CINQUIEME PARTIE Je serois bien aise de poursuivre, et de faire voir ici toute la chaine des autres verites que j'ai deduites de ces premieres; mais, a cause que pour cet effet il seroit maintenant besoin que je parlasse de plusieurs questions qui sont en controverse entre les doctes, avec lesquels je ne desire point me brouiller, je crois qu'il sera mieux que je m'en abstienne, et que je dise seulement en general quelles elles sont, afin de laisser juger aux [168] plus sages s'il seroit utile que le public en fut plus particulierement informe. Je suis toujours demeure ferme en la resolution que j'avois prise de ne supposer aucun autre principe que celui dont je viens de me servir pour demontrer l'existence de Dieu et de l'ame, et de ne recevoir aucune chose pour vraie qui ne me semblat plus claire et plus certaine que n'avoient fait auparavant les demonstrations des geometres; et neanmoins j'ose dire que non seulement j'ai trouve moyen de me satisfaire en peu de temps touchant toutes les principales difficultes dont on a coutume de traiter en la philosophie, mais aussi que j'ai remarque certaines lois que Dieu a tellement etablies en la nature, et dont il a imprime de telles notions en nos ames, qu'apres y avoir fait assez de reflexion nous ne saurions douter qu'elles ne soient exactement observees en tout ce qui est ou qui se fait dans le monde. Puis, en considerant la suite de ces lois, il me semble avoir decouvert plusieurs verites plus utiles et plus importantes que tout ce que j'avois appris auparavant ou meme espere d'apprendre. Mais, pourceque j'ai tache d'en expliquer les principales dans un traite que quelques considerations m'empechent de publier, je ne les saurois mieux faire connoitre qu'en disant ici sommairement ce qu'il contient. J'ai eu dessein d'y comprendre tout ce que je pensois savoir, avant que de [169] l'ecrire touchant la nature des choses materielles. Mais, tout de meme que les peintres, ne pouvant egalement bien representer dans un tableau plat toutes les diverses faces d'un corps solide, en choisissent une des principales, qu'ils mettent seule vers le jour, et, ombrageant les autres, ne les font paroitre qu'autant qu'on les peut voir en la regardant; ainsi, craignant de ne pouvoir mettre en mon discours tout ce que j'avois en la pensee, j'entrepris seulement d'y exposer bien amplement ce que je concevois de la lumiere; puis, a son occasion, d'y ajouter quelque chose du soleil et des etoiles fixes, a cause qu'elle en procede presque toute; des cieux, a cause qu'ils la transmettent; des planetes, des cometes et de la terre, a cause qu'elles la font reflechir; et en particulier de tous les corps qui sont sur la terre, a cause qu'ils sont ou colores, ou transparents, ou lumineux; et enfin de l'homme, a cause qu'il en est le spectateur. Meme, pour ombrager un peu toutes ces choses, et pouvoir dire plus librement ce que j'en jugeois, sans etre oblige de suivre ni de refuter les opinions qui sont recues entre les doctes, je me resolus de laisser tout ce monde ici a leurs disputes, et de parler seulement de ce qui arriveroit dans un nouveau, si Dieu creoit maintenant quelque part, dans les espaces imaginaires, assez de matiere pour le composer, et qu'il agitat diversement et sans ordre les diverses [170] parties de cette matiere, en sorte qu'il en composat un chaos aussi confus que les poetes en puisse feindre, et que par apres il ne fit autre chose que preter son concours ordinaire a la nature, et 1a laisser agir suivant les lois qu'il a etablies. Ainsi, premierement, je decrivis cette matiere, et tachai de la representer telle qu'il n'y a rien au monde, ce me semble, de plus clair ni plus intelligible, excepte ce qui a tantot ete dit de Dieu et de l'ame; car meme je supposai expressement qu'il n'y avoit en elle aucune de ces formes ou qualites dont on dispute dans les ecoles, ni generalement aucune chose dont la connoissance ne fut si naturelle a nos ames qu'on ne put pas meme feindre de l'ignorer. De plus, je fis voir quelles etoient les lois de la nature; et, sans appuyer mes raisons sur aucun autre principe que sur les perfections infinies de Dieu, je tachai a demontrer toutes celles dont on eut pu avoir quelque doute, et a faire voir qu'elles sont telles qu'encore que Dieu auroit cree plusieurs mondes, il n'y en sauroit avoir aucun ou elles manquassent d'etre observees. Apres cela, je montrai comment la plus grande part de la matiere de ce chaos devoit, en suite de ces lois, se disposer et s'arranger d'une certaine facon qui la rendoit semblable a nos cieux; comment cependant quelques unes de ses parties devoient composer une terre et quelques unes des planetes et des cometes, et [171] quelques autres un soleil et des etoiles fixes. Et ici, m'etendant sur le sujet de la lumiere, j'expliquai bien au long quelle etoit celle qui se devoit trouver dans le soleil et les etoiles, et comment de la elle traversoit en un instant les immenses espaces des cieux, et comment elle se reflechissoit des planetes et des cometes vers la terre. J'y ajoutai aussi plusieurs choses touchant la substance, la situation, les mouvements, et toutes les diverses qualites de ces cieux et de ces astres; en sorte que je pensois en dire assez pour faire connoitre qu'il ne se remarque rien en ceux de ce monde qui ne dut ou du moins qui ne put paroitre tout semblable en ceux du monde que je decrivois. De la je vins a parler particulierement de la terre: comment, encore que j'eusse expressement suppose que Dieu n'avoit mis aucune pesanteur en la matiere dont elle etoit composee, toutes ses parties ne laissoient pas de tendre exactement vers son centre; comment, y ayant de l'eau et de l'air sur sa superficie, la disposition des cieux et des astres, principalement de la lune, y devoit causer un flux et reflux qui fut semblable en toutes ses circonstances a celui qui se remarque dans nos mers, et outre cela un certain cours tant de l'eau que de l'air, du levant Vers le couchant, tel qu'on le remarque aussi entre les tropiques; comment les montagnes, les mers, les fontaines et les rivieres pouvoient [172] naturellement s'y former, et les metaux y venir dans les mines, et les plantes y croitre dans les campagnes, et generalement tous les corps qu'on nomme meles ou composes s'y engendrer : et, entre autres choses, a cause qu'apres les astres je ne connois rien au monde que le feu qui produise de la lumiere, je m'etudiai a faire entendre bien clairement tout ce qui appartient a sa nature, comment il se fait, comment il se nourrit, comment il n'a quelquefois que de la chaleur sans lumiere, et quelquefois que de la lumiere sans chaleur; comment il peut introduire diverses couleurs en divers corps, et diverses autres qualites; comment il en font quelques uns et en durcit d'autres; comment il les peut consumer presque tous ou convertir en cendres et en fumee; et enfin comment de ces cendres, par la seule violence de son action, il forme du verre; car cette transmutation de cendres en verre me semblant etre aussi admirable qu'aucune autre qui se fasse en la nature, je pris particulierement plaisir a la decrire. Toutefois je ne voulois pas inferer de toutes ces choses que ce monde ait ete cree en la facon que je proposois; car il est bien plus vraisemblable que des le commencement Dieu l'a rendu tel qu'il devoit etre. Mais il est certain, et c'est une opinion communement recue entre les theologiens, que l'action par laquelle maintenant il le conserve, [173] est toute la meme que celle par laquelle il 1'a cree; de facon qu'encore qu'il ne lui auroit point donne au commencement d'autre forme que celle du chaos, pourvu qu'ayant etabli les lois de la nature, il lui pretat son concours pour agir ainsi qu'elle a de coutume, on peut croire, sans faire tort au miracle de la creation, par cela seul toutes les choses qui sont purement materielles auroient pu avec le temps s'y rendre telles que nous les voyons a present; et leur nature est bien plus aisee a concevoir, lorsqu'on les voit naitre peu a peu en cette sorte, que lorsqu'on ne les considere que toutes faites. De la description des corps inanimes et des plantes, je passai a celle des animaux, et particulierement a celle des hommes. Mais pourceque je n'en avois pas encore assez de connoissance pour en parler du meme style que du reste, c'est-a-dire en demontrant les effets par les causes, et faisant voir de quelles semences et en quelle facon la nature les doit produire, je me contentai de supposer que Dieu format le corps d'un homme entierement semblable a l'un des notres, tant en la figure exterieure de ses membres, qu'en la conformation interieure de ses organes, sans le composer d'autre matiere que de celle que j'avois decrite, et sans mettre en lui au commencement aucune ame raisonnable, ni .aucune autre chose pour [174] y servir d'ame vegetante ou sensitive, sinon qu'il excitat en son coeur un de ces feux sans lumiere que j'avois deja expliques, et que je ne concevois point d'autre nature que celui qui echauffe le foin lorsqu'on 1'a renferme avant qu'il fut sec, ou qui fait bouillir les vins nouveaux lorsqu'on les laisse cuver sur la rape : car, examinant les fonctions qui pouvoient en suite de cela etre en ce corps, j'y trouvois exactement toutes celles qui peuvent etre en nous sans que nous y pensions, ni par consequent que notre ame, c'est-a-dire cette partie distincte du corps dont il a ete dit ci-dessus que la nature n'est que de penser, y contribue, et qui sont toutes les memes en quoi on peut dire que les animaux sans raison nous ressemblent sans que j'y en pusse pour cela trouver aucune de celles qui, etant dependantes de la pensee, sont les seules qui nous appartiennent, en tant qu'hommes; au lieu que je les y trouvois toutes par apres, ayant suppose que Dieu creat une ame raisonnable, et qu'il la joignit a ce corps en certaine facon que je decrivois. Mais afin qu'on puisse voir en quelle sorte j'y traitais cette matiere, je veux mettre ici l'explication du mouvement du coeur et des arteres, qui etant le premier et le plus general qu'on observe dans les animaux, on jugera facilement de lui ce qu'on doit penser de tous les autres. Et afin qu'on [175] ait moins de difficulte a entendre ce que j'en dirai, je voudrois que ceux qui ne sont point verses en l'anatomie prissent la peine, avant que de lire ceci, de faire couper devant eux le coeur de quelque grand animal qui ait des poumons, car il est en tous assez semblable a celui de l'homme, et qu'ils se fissent montrer les deux chambres ou concavites qui y sont : premierement celle qui est dans son cote droit, a laquelle repondent deux tuyaux fort larges; a savoir, la veine cave, qui est le principal receptacle du sang, et comme le tronc de l'arbre dont toutes les autres veines du corps sont les branches; et la veine arterieuse, qui a ete ainsi mal nommee, pourceque c'est en effet une artere, laquelle, prenant son origine du coeur, se divise, apres en etre sortie, en plusieurs branches qui vont se repandre partout dans les poumons : puis celle qui est dans son cote gauche, a laquelle repondent en meme facon deux tuyaux qui sont autant ou plus larges que les precedents; a savoir, l'artere veineuse, qui a ete aussi mal nommee, a cause qu'elle n'est autre chose qu'une veine, laquelle vient des poumons, ou elle est divisee en plusieurs branches entrelacees avec celles de la veine arterieuse, et celles de ce conduit qu'on nomme le sifflet, par ou entre l'air de la respiration; et la grande artere qui, sortant du coeur, envoie ses branches partout le corps. Je voudrois [176] aussi qu'on leur montrat soigneusement les onze petites peaux qui, comme autant de petites portes, ouvrent et ferment les quatre ouvertures qui sont en ces deux concavites; a savoir, trois a l'entree de la veine cave, ou elles sont tellement disposees qu'elles ne peuvent aucunement empecher que le sang qu'elle contient ne coule dans la concavite droite du coeur, et toutefois empechent exactement qu'il n'en puisse sortir; trois a l'entree de la veine arterieuse, qui, etant disposees tout au contraire, permettent bien au sang qui est dans cette concavite de passer dans les poumons, mais non pas a celui qui est dans les poumons d'y retourner; et ainsi deux autres a l'entree de l'artere veineuse, qui laissent couler le sang des poumons vers la concavite gauche du coeur, mais s'opposent a son retour; et trois a l'entree de la grande artere, qui lui permettent de sortir du coeur, mais l'empechent d'y retourner et il n'est point besoin de chercher d'autre raison du nombre de ces peaux, sinon que l'ouverture de l'artere veineuse etant en ovale, a cause du lieu ou elle se rencontre, peut etre commodement fermee avec deux, au lieu que les autres etant rondes, le peuvent mieux etre avec trois. De plus, je voudrois qu'on leur fit considerer que la grande artere et la veine arterieuse sont d'une composition beaucoup plus dure et plus ferme que ne sont l'artere veineuse [177] et la veine cave; et que ces deux dernieres s'elargissent avant que d'entrer dans le coeur, et y font comme deux bourses, nommees les oreilles du coeur, qui sont composees d'une chair semblable a 1a sienne; et qu'il y a toujours plus de chaleur dans le coeur qu'en aucun autre endroit du corps; et enfin que cette chaleur est capable de faire que, s'il entre quelque goutte de sang en ses concavites, elle s'enfle promptement et se dilate, ainsi que font generalement toutes les liqueurs, lorsqu'on les laisse tomber goutte a goutte en quelque vaisseau qui est fort chaud. Car, apres cela, je n'ai besoin de dire autre chose pour expliquer le mouvement du coeur, sinon que lorsque ses concavites ne sont pas pleines de sang, il y en coule necessairement de la veine cave dans la droite et de l'artere veineuse dans la gauche, d'autant que ces deux vaisseaux en sont toujours pleins, et que leurs ouvertures, qui regardent vers le coeur, ne peuvent alors etre bouchees; mais que sitot qu'il est entre ainsi deux gouttes de sang, une en chacune de ses concavites, ces gouttes, qui ne peuvent etre que fort grosses, a cause que les ouvertures par ou elles entrent sont fort larges et les vaisseaux d'ou elles viennent fort pleins de sang, se rarefient et se dilatent, a cause de la chaleur qu'elles y trouvent; au moyen de quoi, faisant enfler tout le coeur, elles [178] poussent et ferment les cinq petites portes qui sont aux entrees des deux vaisseaux d'ou elles viennent, empechant ainsi qu'il ne descende davantage de sang dans le coeur; et, continuant a se rarefier de plus en plus, elles poussent et ouvrent les six autres petites portes qui sont aux entrees des deux autres vaisseaux par ou elles sortent, faisant enfler par ce moyen toutes les branches de la veine arterieuse et de la grande artere, quasi au meme instant que le coeur; lequel incontinent apres se desenfle, comme font aussi ces arteres, a cause que le sang qui y est entre s'y refroidit; et leurs six petites portes se referment, et les cinq de la veine cave et de l'artere veineuse se rouvrent, et donnent passage a deux autres gouttes de sang, qui font derechef enfler le coeur et les arteres, tout de meme que les precedentes. Et pourceque le sang qui entre ainsi dans le coeur passe par ces deux bourses qu'on nomme ses oreilles, de la vient que leur mouvement est contraire au sien, et qu'elles se desenflent lorsqu'il s'enfle. Au reste, afin que ceux qui ne connoissent pas la force des demonstrations mathematiques, et ne sont pas accoutumes a distinguer les vraies raisons des vraisemblables, ne se hasardent pas de nier ceci sans l'examiner, je les veux avertir que ce mouvement que je viens d'expliquer suit aussi necessairement de la seule disposition des organes [179] qu'on peut voir a l'oeil dans le coeur, et de la chaleur qu'on y peut sentir avec les doigts, et de la nature du sang qu'on peut connoitre par experience, que fait celui d'un horloge, de la force, de la situation et de la figure de ses contre-poids et de ses roues. Mais si on demande comment le sang des veines ne s'epuise point, en coulant ainsi continuellement dans le coeur, et comment les arteres n'en sont point trop remplies, puisque tout celui qui passe par le coeur s'y va rendre, je n'ai pas besoin d'y repondre autre chose que ce qui a deja ete ecrit par un medecin d'Angleterre [_Hervaeus, de motus cordis_], auquel il faut donner la louange d'avoir rompu la glace en cet endroit, et d'etre le premier qui a enseigne qu'il y a plusieurs petits passages aux extremites des arteres, par ou le sang qu'elles recoivent du coeur entre dans les petites branches des veines, d'ou il va se rendre derechef vers le coeur; en sorte que son cours n'est autre chose qu'une circulation perpetuelle. Ce qu'il prouve fort bien par l'experience ordinaire des chirurgiens, qui, ayant lie le bras mediocrement fort, au-dessus de l'endroit ou ils ouvrent la veine, font que le sang en sort plus abondamment que s'ils ne l'avoient point lie; et il arriveroit tout le contraire s'ils le lioient au dessous entre la main et l'ouverture, ou bien qu'ils [180] le liassent tres fort au-dessus. Car il est manifeste que le lien, mediocrement serre, pouvant empecher que le sang qui est deja dans le bras ne retourne vers le coeur par les veines, n'empeche pas pour cela qu'il n'y en vienne toujours de nouveau par les arteres, a cause qu'elles sont situees au dessous des veines, et que leurs peaux, etant plus dures, sont moins aisees a presser; et aussi que le sang qui vient du coeur tend avec plus de force a passer par elles vers la main, qu'il ne fait a retourner de la vers le coeur par les veines; et puisque ce sang sort du bras par l'ouverture qui est en l'une des veines, il doit necessairement y avoir quelques passages au-dessous du lien, c'est-a-dire vers les extremites du bras, par ou il y puisse venir des arteres. Il prouve aussi fort bien ce qu'il dit du cours du sang, par certaines petites peaux, qui sont tellement disposees en divers lieux le long des veines, qu'elles ne lui permettent point d'y passer du milieu du corps vers les extremites, mais seulement de retourner des extremites vers le coeur; et de plus par l'experience qui montre que tout celui qui est dans le corps en peut sortir en fort peu de temps par une seule artere lorsqu'elle est coupee, encore meme qu'elle fut etroitement liee fort proche du coeur, et coupee entre lui et le lien, en sorte qu'on n'eut aucun sujet d'imaginer que le sang qui en sortiroit vint d'ailleurs. [181] Mais il y a plusieurs autres choses qui temoignent que la vraie cause de ce mouvement du sang est celle que j'ai dite. Comme, premierement, la difference qu'on remarque entre celui qui sort des veines et celui qui sort des arteres ne peut proceder que de ce qu'etant rarefie et comme distille en passant par le coeur, il est plus subtil et plus vif et plus chaud incontinent apres en etre sorti, c'est-a-dire etant dans les arteres, qu'il n'est un peu devant que d'y entrer, c'est- a-dire etant dans les veines. Et si on y prend garde, on trouvera que cette difference ne paroit bien que vers le coeur, et non point tant aux lieux qui en sont les plus eloignes. Puis, la durete des peaux dont la veine arterieuse et la grande artere sont composees montre assez que le sang bat contre elles avec plus de force que contre les veines. Et pourquoi la concavite gauche du coeur et la grande artere seroient-elles plus amples et plus larges que la concavite droite et la veine arterieuse, si ce n'etoit que le sang de l'artere veineuse, n'ayant ete que dans les poumons depuis qu'il a passe par le coeur, est plus subtil et se rarefie plus fort et plus aisement que celui qui vient immediatement de la veine cave ? Et qu'est-ce que les medecins peuvent deviner en tatant le pouls, s'ils ne savent que, selon que le sang change de nature, il peut etre rarefie par la chaleur du coeur plus ou moins fort, et plus ou moins vite qu'auparavant ? [182] Et si on examine comment cette chaleur se communique aux autres membres, ne faut-il pas avouer que c'est par le moyen du sang, qui, passant par le coeur, s'y rechauffe, et se repand de la par tout le corps: d'ou vient que si on ote le sang de quelque partie, on en ote par meme moyen la chaleur; et encore que le coeur fut aussi ardent qu'un fer embrase, il ne suffiroit pas pour rechauffer les pieds et les mains tant qu'il fait, s'il n'y envoyoit continuellement de nouveau sang. Puis aussi on connoit de la que le vrai usage de la respiration est d'apporter assez d'air frais dans le poumon pour faire que le sang qui y vient de la concavite droite du coeur, ou il a ete rarefie et comme change en vapeurs, s'y epaississe et convertisse en sang derechef, avant que de retomber dans la gauche, sans quoi i1 ne pourroit etre propre a servir de nourriture au feu qui y est; ce qui se confirme parce qu'on voit que les animaux qui n'ont point de poumons n'ont aussi qu'une seule concavite dans le coeur, et que les enfants, qui n'en peuvent user pendant qu'ils sont renfermes au ventre de leurs meres, ont une ouverture par ou il coule du sang de la veine cave en la concavite gauche du coeur, et un conduit par ou il en vient de la veine arterieuse en la grande artere, sans passer par le poumon. Puis la coction comment se feroit-elle en l'estomac, si le coeur n'y envoyoit de la chaleur par les arteres, et avec cela [183] quelques unes des plus coulantes parties du sang, qui aident a dissoudre les viandes qu'on y a mises ? Et l'action qui convertit le suc de ces viandes en sang n'est-elle pas aisee a connoitre, si on considere qu'il se distille, en passant et repassant par le coeur, peut-etre plus de cent ou deux cents fois en chaque jour ? Et qu'a-t-on besoin d'autre chose pour expliquer la nutrition et la production des diverses humeurs qui sont dans le corps, sinon de dire que la force dont le sang, en se rarefiant, passe du coeur vers les extremites des arteres, fait que quelques unes de ses parties s'arretent entre celles des membres ou elles se trouvent, et y prennent la place de quelques autres qu'elles en chassent, et que, selon la situation ou la figure ou la petitesse des pores qu'elles rencontrent, les unes se vont rendre en certains lieux plutot que les autres, en meme facon que chacun peut avoir vu divers cribles, qui, etant diversement perces, servent a separer divers grains les uns des autres? Et enfin, ce qu'il y a de plus remarquable en tout ceci, c'est la generation des esprits animaux, qui sont comme un vent tres subtil, ou plutot comme une flamme tres pure et tres vive, qui, montant continuellement en grande abondance du coeur dans le cerveau, se va rendre de la par les nerfs dans les muscles, et donne le mouvement a tous les membres; sans qu'il faille imaginer d'autre cause qui fasse que les [184] parties du sang qui, etant les plus agitees et les plus penetrantes, sont les plus propres a composer ces esprits, se vont rendre plutot vers le cerveau que vers ailleurs, sinon que les arteres qui les y portent sont celles qui viennent du coeur le plus en ligne droite de toutes, et que, selon les regles des mecaniques, qui sont les memes que celles de la nature, lorsque plusieurs choses tendent ensemble a se mouvoir vers un meme cote ou il n'y a pas assez de place pour toutes, ainsi que les parties du sang qui sortent de la concavite gauche du coeur tendent vers le cerveau, les plus foibles et moins agitees en doivent etre detournees par les plus fortes, qui par ce moyen s'y vont rendre seules. J'avois explique assez particulierement toutes ces choses dans le traite que j'avois eu ci-devant dessein de publier. Et ensuite j'y avois montre quelle doit etre la fabrique des nerfs et des muscles du corps humain, pour faire que les esprits animaux etant dedans aient la force de mouvoir ses membres, ainsi qu'on voit que les tetes, un peu apres etre coupees, se remuent encore et mordent la terre nonobstant qu'elles ne soient plus animees; quels changements se doivent faire dans le cerveau pour causer la veille, et le sommeil, et les songes; comment la lumiere, les sons, les odeurs, les gouts, la chaleur, et toutes les autres qualites des objets exterieurs y peuvent imprimer diverses idees, [185] par l'entremise des sens; comment la faim, la soif, et les autres passions interieures y peuvent aussi envoyer les leurs; ce qui doit y etre pris pour le sens commun ou ces idees sont recues, pour la memoire qui les conserve, et pour la fantaisie qui les peut diversement changer et en composer de nouvelles, et, par meme moyen, distribuant les esprits animaux dans les muscles, faire mouvoir les membres de ce corps en autant de diverses facons, et autant a propos des objets qui se presentent a ses sens et des passions interieures qui sont en lui, que les notres se puissent mouvoir sans que la volonte les conduise: ce qui ne semblera nullement etrange a ceux qui, sachant combien de divers _automates_, ou machines mouvantes, l'industrie des hommes peut faire, sans y employer que fort peu de pieces, a comparaison de la grande multitude des os, des muscles, des nerfs, des arteres, des veines, et de toutes les autres parties qui sont dans le corps de chaque animal, considereront ce corps comme une machine, qui, ayant ete faite des mains de Dieu, est incomparablement mieux ordonnee et a en soi des mouvements plus admirables qu'aucune de celles qui peuvent etre inventees par les hommes. Et je m'etois ici particulierement arrete a faire voir que s'il y avoit de telles machines qui eussent les organes et la figure exterieure d'un singe ou de quelque autre animal sans raison, nous [186] n'aurions aucun moyen pour reconnoitre qu'elles ne seroient pas en tout de meme nature que ces animaux; au lieu que s'il y en avoit qui eussent 1a ressemblance de nos corps, et imitassent autant nos actions que moralement il seroit possible, nous aurions toujours deux moyens tres certains pour reconnoitre qu'elles ne seroient point pour cela de vrais hommes : dont le premier est que jamais elles ne pourroient user de paroles ni d'autres signes en les composant, comme nous faisons pour declarer aux autres nos pensees : car on peut bien concevoir qu'une machine soit tellement faite qu'elle profere des paroles, et meme qu'elle en profere quelques unes a propos des actions corporelles qui causeront quelque changement en ses organes, comme, si on la touche en quelque endroit, qu'elle demande ce qu'on lui veut dire; si en un autre, qu'elle crie qu'on lui fait mal, et choses semblables; mais non pas qu'elle les arrange diversement pour repondre au sens de tout ce qui se dira en sa presence, ainsi que les hommes les plus hebetes peuvent faire. Et le second est que, bien qu'elles fissent plusieurs choses aussi bien ou peut-etre mieux qu'aucun de nous, elles manqueroient infailliblement en quelques autres, par lesquelles on decouvriroit qu'elles n'agiroient pas par connoissance, mais seulement par la disposition de leurs organes : car, au lieu que la raison est un instrument universel qui peut servir en toutes sortes [187] de rencontres, ces organes ont besoin de quelque particuliere disposition pour chaque action particuliere; d'ou vient qu'il est moralement impossible qu'il y en ait assez de divers en une machine pour la faire agir en toutes les occurrences de la vie de meme facon que notre raison nous fait agir. Or, par ces deux memes moyens, on peut aussi connoitre la difference qui est entre les hommes et les betes. Car c'est une chose bien remarquable qu'il n'y a point d'hommes si hebetes et si stupides, sans en excepter meme les insenses, qu'ils ne soient capables d'arranger ensemble diverses paroles, et d'en composer un discours par lequel ils fassent entendre leurs pensees; et qu'au contraire il n'y a point d'autre animal, tant parfait et tant heureusement ne qu'il puisse etre, qui fasse le semblable. Ce qui n'arrive pas de ce qu'ils ont faute d'organes : car on voit que les pies et les perroquets peuvent proferer des paroles ainsi que nous, et toutefois ne peuvent parler ainsi que nous, c'est-a-dire en temoignant qu'ils pensent ce qu'ils lisent; au lieu que les hommes qui etant nes sourds et muets sont prives des organes qui servent aux autres pour parler,- autant ou plus que les betes, ont coutume d'inventer d'eux-memes quelques signes, par lesquels ils se font entendre a ceux qui etant ordinairement avec eux ont loisir d'apprendre leur langue Et ceci ne temoigne pas seulement que les betes ont moins de raison que les hommes, mais qu'elles n'en ont point du tout : car on voit qu'il n'en faut que fort peu pour savoir parler; et d'autant qu'on remarque de l'inegalite entre les animaux d'une meme espece, aussi bien qu'entre les hommes, et que les uns sont plus aises a dresser que les autres, il n'est pas croyable qu'un singe ou un perroquet qui seroit des plus parfait. de son espece n'egalat en cela un enfant des plus stupides, ou du moins un enfant qui auroit le cerveau trouble, si leur ame n'etoit d'une nature toute differente de la notre. Et on ne doit pas confondre les paroles avec les mouvements naturels, qui temoignent les passions, et peuvent etre imites par des machines aussi bien que par les animaux; ni penser, comme quelques anciens, que les betes parlent, bien que nous n'entendions pas leur langage. Car s'il etoit vrai, puisqu'elles ont plusieurs organes qui se rapportent aux notres, elles pourroient aussi bien se faire entendre a nous qu'a leurs semblables. C'est aussi une chose fort remarquable que, bien qu'il y ait plusieurs animaux qui temoignent plus d'industrie que nous en quelques unes de leurs actions, on voit toutefois que les memes n'en temoignent point du tout en beaucoup d'autres : de facon que ce qu'ils font mieux que nous ne prouve pas qu'ils ont de l'esprit, car a ce compte ils en auroient plus qu'aucun de [189] nous et feroient mieux en toute autre chose; mais plutot qu'ils n'en ont point, et que c'est la nature qui agit en eux selon la disposition de leurs organes : ainsi qu'on voit qu'un horloge, qui n'est compose que de roues et de ressorts, peut compter les heures et mesurer le temps plus justement que nous avec toute notre prudence. J'avois decrit apres cela l'ame raisonnable, et fait voir qu'elle ne peut aucunement etre tiree de la puissance de la matiere, ainsi que les autres choses dont j'avois parle, mais qu'elle doit expressement etre creee; et comment il ne suffit pas qu'elle soit logee dans le corps humain, ainsi qu'un pilote en son navire, sinon peut-etre pour mouvoir ses membres, mais qu'il est besoin qu'elle soit jointe et unie plus etroitement avec lui, pour avoir outre cela des sentiments et des appetits semblables aux notres, et ainsi composer un vrai homme. Au reste, je me suis ici un peu etendu sur le sujet de l'ame, a cause qu'il est des plus importants : car, apres l'erreur de ceux qui nient Dieu, laquelle je pense avoir ci-dessus assez refutee, il n'y en a point qui eloigne plutot les esprits foibles du droit chemin de la vertu, que d'imaginer que l'ame des betes soit de meme nature que la notre, et que par consequent nous n'avons rien ni a craindre ni a esperer apres cette vie, non plus que les mouches et les fourmis; au lieu que lorsqu'on sait [190] combien elles different, on comprend beaucoup mieux les raisons qui prouvent que la notre est d'une nature entierement independante du corps, et par consequent qu'elle n'est point sujette a mourir avec lui; puis, d'autant qu'on ne voit point d'autres causes qui la detruisent, on est naturellement porte a juger de la qu'elle est immortelle. (SUITE...)