DES OPINIONS DES PHILOSOPHES LIVRE PREMIER [255] Division & distribution de la Philosophie. La Naturelle, la Morale. La Verbale. Autre division, en Philosophie active & contemplative. Ayant propose d'ecrire la Philosophie naturelle, il me semble necessaire en premier lieu, & devant toute autre chose, mettre la division & distribution de Philosophie, afin que nous sachions ce que c'est que la Naturelle, & quelle part & portion elle est de toute la Philosophie. Or donc les Philosophes Stoiques disent, que sapience est la science de toutes choses tant divines qu'humaines, & que Philosophie est profession & exercice de l'art a ce convenable, qui est une seule supreme & souveraine vertu, laquelle se divise en trois generales, la Naturelle, la Morale, & la Verbale: a raison de quoi la Philosophie vient a etre aussi divisee en trois parties, l'une Naturelle, l'autre Morale, & la tierce Verbale. La Naturelle est, quand nous enquerons & disputons du monde, & des choses contenues en icelui, la Morale, celle qui occupee a traiter de la bonte ou mauvaistie de la vie humaine: la Verbale, celle qui traite de ce qui appartient a discourir par raison, laquelle se nomme autrement Dialectique, comme qui dirait disputatrice. Mais Aristote & Theophraste, & presque tous les Peripatetiques entierement, partissent la Philosophie en cette sorte. Est necessaire que l'homme pour etre parfait soit & contemplateur de ce qui est, & facteur de ce qu'il doit, ce qu'on pourra plus clairement entendre sur ces exemples: On demande, Si le Soleil est un animal, c'est-a-dire creature animee ou non, ainsi qu'on le voit. Celui qui va recherchant la verite de cette proposition & question est contemplatif: car il ne requiert & cherche que ce qui est. Semblablement Si le monde est infini, & s'il y a aucune chose hors le contenu de ce monde: toutes telles questions sont contemplatives. Mais d'un autre cote on peut demander, Comment il faut vivre, & gouverner ses enfants, comment il faut exercer un Magistrat, comment il faut etablir des lois: car toutes ces questions-la demande a l'intention de faire, & telle vie se demande active & pratiquer. [256] CHAPITRE I. Qu'est-ce que Nature. Nature est le principe de mouvement & de repos, de ce en quoi elle est premierement & non par accident Puis donc que nous avons propose d'ecrire & de traiter de la Philosophie Naturelle, je pense qu'il soit necessaire de declare premierement ce que c'est que Nature: car il n'y aurait point de propos de vouloir entrer en discours de choses naturelles, & d'ignorer d'entree ce que signifie nature. C'est donc selon l'avis & l'opinion d'Aristote, le principe de mouvement & de repos, de ce en quoi elle est premierement & non par accident: car toutes les choses qu'on voit qui ne se font ni par fortune, ni par necessite, & ne sont point divines, ni n'ont aucune de ces causes efficientes, s'appellent naturelles, & ont une nature propre & peculiere, comme la terre, le feu, l'eau, l'air, les plantes, les animaux. Et davantage, ces autres choses que nous voyons s'engendrer ordinairement, comme pluie, grele, foudre, vents & autres semblables, ont quelque principe & commencement: car elles n'ont pas leur etre de toute eternite, ains ont quelque commencement: & semblablement les animaux & les plantes ont aussi principe de leur mouvement & ce principe premier la, c'est la Nature, & non seulement principe de mouvement, mais aussi de repos: car tout ce qui a eu principe de mouvement, aussi peut-il avoir fin, & pour cette raison Nature est le principe de repos & de mouvement. CHAPITRE II. Quelle difference il y a entre Principe & Elements. Les principes sont simples & les Elements composes. Aristote donc & Platon estiment qu'il y ait difference entre Principe et Element, mais Thales Milesien pense que ce sont une meme chose Principe & Elements, toutefois il y a bien une grande difference, pour ce que les Elements sont composes, mais que les Principes ne sont point composes, ni aucune substance complette: comme nous appelons Elements, la terre, l'eau, l'air & le feu: mais les Principes nous les appelons ainsi, pour autant qu'ils n'ont rien precedant, dont ils soient engendres: car autrement s'ils n'etaient les premiers, ils ne seraient pas principes, ains ce dont ils sont engendres. Or il y a quelque chose precedantes, dont sont composees la terre & l'eau, c'est a savoir, la matiere premiere sans forme quelconque ni espece, & la forme que nous appelons autrement Entelechie, & puis privation, Thales donc [257] a failli en disant, que l'Eau etait l'Element & le Principe de l'univers. CHAPITRE III. Des Principes; Que c'est. I. Thales a estime que l'eau fut le principe de toutes choses. Ses raisons. Thales le Milesien a affirme que l'eau etait Principe de l'univers, il a ce semble ete le premier auteur de la Philosophie, & de lui a ete nommee la secte ionique des Philosophes: car il y a eu plusieurs familles & successions de Philosophes, & ayant etudie en Egypte, il s'en retourna tout vieil en la ville de Milet ou il maintint que toutes choses etaient composees d'eau & qu'elles se resolvaient aussi toutes en eau. Ce qu'il conjecturait par une telle raison, c'est que premierement la semence est le principe de tous animaux, laquelle semence est humide, ainsi il est vraisemblable que toutes autres choses aussi ont leur principe d'humidite. Secondement que toutes sortes de plantes sont nourries d'humeur, & fructifient par humeur, & quand elles en ont faute elles se dessechent. Tiercement que le feu du Soleil meme & des astres se nourrit & entretient des vapeurs procedantes des eaux, & par consequent aussi pour tout le monde. C'est pourquoi Homere, supposant que toutes choses sont engendrees d'eau dit L'Ocean est pere de toutes choses [Iliad. li.14]. II. Anaximandre a attribue ce principe a l'infini. Refute Mais Anaximandre Milesien aussi tient, que l'infini est le principe de toutes choses, pour ce que toutes choses sont procedees de lui & toutes se resolvent en lui, & pourtant qu'il s'engendre infinis mondes, lesquels puis apres s'evanouissent en ce dont ils sont engendres: Pourquoi donc, dit-il, y a-t-il l'infini? afin que la generation ne defaille jamais. Mais il faut aussi ne declarant pas ce que c'est que l'infini, si c'est air, ou eau, ou terre ou quelque autre corps, & faut en ce, qu'il met bien un sujet & une matiere, mais il ne met pas une cause efficiente: car cet infini n'est autre chose que la matiere, mais la matiere ne peut venir en parfait etre, s'il n'y a une cause mouvante & efficiente. III. Anaximene estime que ce soit l'air. Est refute. ANAXIMENE Milesien aussi maintient, que l'air etait le Principe de l'univers pour ce que toutes choses etaient engendrees de lui, & derechef se resolvaient en lui: comme notre ame dit-il qui est air, nous tient en vie, aussi l'esprit & l'air contient en etre tout ce monde: car esprit & air sont deux noms qui signifient une meme chose, mais celui-ci faut [258] aussi, pensant que les animaux soient composes d'un simple & uniforme esprit & air: car il est impossible qu'il n'y ait que un seul Principe de toutes choses, qui est la matiere, ains faut & quand supposer la cause efficiente: ni plus ni moins que ce n'est pas assez d'avoir l'argent pour faire un vase, s'il n'y a ensemble la cause efficiente qui est l'orfevre: autant en faut-il dire du cuivre, du bois, & de toute autre matiere. IV. Anaxagore tient que ce sont parcelles semblables qu'il appelait Homoeomeries. Ses raisons. Anaxagore le Clazomenien assura, que les Principes de toutes choses etaient les menues parcelles semblables, qu'il appelait Homoeomeries: car il lui semblait totalement impossible que quelque chose se put resoudre en ce qui n'est pas. Or est-il que nous prenons nourriture simple & uniforme, comme nous mangeons du pain et du froment, & buvons de l'eau & neanmoins de cette nourriture se nourrissent les cheveux, les veines, les arteres, les nerfs & les os, & les autres parties du corps. Puis qu'il est donc ainsi, il faut aussi confesser qu'en cette nourriture que nous prenons, sont toutes ces choses qui ont etre, & que toutes choses s'augmentent de ce qui a etre, & en cette nourriture sont des parties qui engendrent du sang, des nerfs des os, & des autres parties de notre corps, qui se peuvent comprendre par le discours de la raison, parce qu'il ne faut tout reduire aux sentiments de la nature, pour montrer que le pain & l'eau fassent cela, ains suffit qu'il y a des parties lesquelles se peuvent connaitre par la raison. Pour autant donc qu'en la nourriture y a des parties semblables a ce qu'elles engendrent, a cette cause les appelait-il Homoeomeries, comme qui dirait parcelles semblables, & affirma que c'etaient les Principes de toutes choses ainsi voulait-il que ces parcelles semblables fussent la matiere des choses, & que l'entendement fut la cause efficiente qui a ordonne tout: si commence son propos en cette sorte: Toutes choses etaient ensemble pele-mele, mais l'entendement les separa & mit par ordre. Pour le moins en cela fait-il a louer, qu'a la matiere il a adjoint l'ouvrier. V. Opinion d'Archelaus touchant le principe de toutes choses. ARCHELAUS, fils d'Apollodorus Athenien dit, que le Principe de l'univers c'etait l'air infini, & la rarefaction & condensation d'icelui, dont l'un est le feu, & l'autre l'eau. Ceux-ci donc etant par succession continuelle depuis Thales venus les uns apres les autres, ont fait la secte qui s'appelle Ionique. VI. Pythagore & ses disciples tiennent que les nombres sont les Principes de toutes choses. Quel etait le plus grand serment des Pythagoriques & pourquoi. Que represente le deux. Que represente le trois. D'AUTRE part Pythagore, fils de Mnesarchus natif de l'ile de Samos, le premier qui a donne le nom a la Philosophie, a tenu que les principes des choses etaient les nombres, & les symmetries, c'est-a-dire, convenances & propor [259] tions qu'ils ont entr'eux, lesquelles il appelle autrement Harmonies: & puis les composes de ces deux Elements qu'on dit Geometriques. Derechef il met encore entre les Principes, l'Un & le Deux indefini, & tend l'un de ces principes a la cause efficiente & specifique, qui est l'entendement, c'est a savoir Dieu: l'autre a la cause passive & materielle, qui est ce monde visible. Davantage il estimait que Dix etait toute la nature du nombre, pour ce que les Grecs et les Barbares tous comptent jusqu'a dix, puis quand ils y sont arrives jusqu'a la dizaine, il retournent derechef a l'unite. Et outre disait encore que toute la puissance de dix consiste en quatre, c'est-a-dire au nombre quaternaire: & la cause pourquoi, c'est que si on recommence a l'un, & que selon l'ordre des nombres on les ajoute jusqu'au quatre, on fera le nombre de dix, & si on surpasse le quaternaire, aussi surpassera-t-on la dizaine: comme si on met un & deux ensemble, ce sont trois, & trois avec sont six, & quatre apres ce sont dix, de sorte que tout le nombre, a le prendre d'un a un, git en dix, & la force & puissance en quatre. Et pourtant les Pythagoriques soulaient1 jurer, comme par le plus grand serment qu'ils eussent su faire, par le quaternaire, Par le Saint Quatre, eternelle nature Donnant a l'ame humaine, je te jure; & notre ame, dit-il est composee de nombre quaternaire: car il y a l'entendement, science, opinion & sentiment, dont procede toute science & tout art, & dont nous-memes sommes appeles raisonnables. Car l'entendement est l'unite, pour ce qu'il ne connait & n'entend que par un, comme y ayant plusieurs hommes, les particuliers un a un sont incomprehensibles par sentiment, attendus qu'ils sont infinis, mais nous comprenons en pensee, cela seul Homme, & en entendons un seulement, auquel nul n'est semblable: car les particuliers qui les considereraient a part sont infinis, ainsi toutes especes & tous genres sont en unite & pourtant quand on demande de chaque particulier que c'est, nous en rendons une telle definition generale, c'est un animal raisonnable, apte a discourir par raison: ou bien animal apte a hennir. Voila pourquoi l'entendement est unite, par laquelle nous entendons cela. Mais le deux & nombre binaire, indefini, est a bon droit science: car toute demonstration et toute probation est une sorte de science: & davantage toute maniere de syllogisme & ratiocination, collige & infere une conclusion qui etait douteuse, de quelques propositions confessees, par ou elle demontre facilement une autre chose, dont [260] la comprehension est science: par ainsi apert-il que science vraisemblablement est nombre binaire. Mais opinion bonne raison peut se dire le nombre ternaire de la comprehension, pour ce que l'opinion est de plusieurs. Or la ternaire est nombre de multitude, comme quand le Poete dit, O Grecs heureux trois fois. C'est pourquoi Pythagore ne faisait point estime du trois, la secte duquel a ete appelee Italique, pour autant que Pythagore, ne pouvant supporter la tyrannique domination de Polycrates, se partit de Samos, qui etait son pays, & s'en alla tenir son ecole en Italie. VII. Heraclite & Hippasus ont tenu que le feu etait le principe de toutes choses. HERACLITE & Hippasus de la ville de Meraponte ont tenu, que le feu etait le principe de toutes choses, pour ce que toutes choses se font de feu, & se terminent par feu, & quand il s'eteind, tout l'univers monde en est engendre: car la plus grosse partie d'icelui se serrant & epaississant en soi-meme se fait terre, laquelle venant a etre lachee par le feu, se convertit en eau, & elle s'evaporant se tourne en air: & derechef le monde, & tous les corps qui sont compris en icelui, seront un jour tous consumes par le feu par quoi il concluait que le feu etait le principe de toutes choses, comme celui dont tout est: & la fin aussi, pour ce que toutes choses se doivent resoudre en lui. VIII. Epicure dit que ce sont les Atomes ou corps indivisibles, & eternels & infinis, ayant pris cette opinion de Democrite. Epicure, fils de Nocles Athenien, suivant l'opinion de Democrite dit, que les Principes de toutes choses sont les Atomes, c'est-a-dire, corps indivisibles, perceptibles par la raison seulement, solides sans rien de vide, non engendres, immortels, eternels, incorruptibles, qu'on ne saurait rompre ni leur donner autre forme, ni autrement les alterer, & qu'ils ne sont perceptibles ni comprehensibles que par la raison, mais qu'ils se meuvent en un infini & par un infini qui est le vide, & que ces corps sont en nombre infini, & ont ces trois qualites, figure, grandeur & poids. Democrite en mettait deux grandeurs & figure: mais Epicure y ajoute pour le troisieme le poids. Car il est, disait-il, force que ces corps-la se meuvent par la percussion du poids, car autrement ne se mouvraient-ils pas: & que les figures de tels corps etaient comprehensibles, & non pas infinis, pour ce qu'ils ne sont ni forme de hamecon, ni de fourche, ni de annelet, d'autant que telles figures sont forts fragiles: & que les Atomes sont tels qu'ils ne peuvent etre rompus ni alteres, & ont certaines figures qui sont perceptibles non autrement que par la raison, & s'appellent Atomes, c'est-a-dire indivisibles, non pour ce qu'ils soient les plus petits, mais pour ce qu'on ne les peut mespartir, d'autant qu'ils sont impassibles, [261] & qu'ils n'ont rien qui soit de vide, tellement que qui dit Atome, il dit infragible, impassible, n'ayant rien de vide. Et qu'il y ait des Atomes, il est tout apparent, parce qu'il y a des Elements eternels des corps vides, & l'unite. IX. Empedocle dit que l'accord, & le discord sont les Principes de toutes choses. EMPEDOCLE, fils de Meton, natif d'Agrigente, dit, qu'il y a quatre Elements, le feu, l'air, l'eau & la terre & deux Principes ou facultes & puissances principales, accord & discord, dont l'un a force & puissance d'assembler & unir, & l'autre de desassembler & desunir: & dit ainsi: Premierement oy les quatre racines Dont ce qui est prend tous ses origines: Jupin ardent, & Junon soupirant, Pluton le riche, & Nestis qui pleurant Avec ses pleurs humecte la fontaine, Dont sourd coulant toute semence humaine. Jupiter est le feu, Junon l'air, Pluton la terre & Nestis l'eau. X. Socrate & Platon en posent trois, a savoir Dieu, la Matiere, & l'Idee. Socrate, fils de Sophronisque Athenien, & Platon, fils d'Ariston Athenien aussi (car les opinions de l'un & de l'autre, de quelque chose que ce soit, sont toutes unes) mettent trois principes, Dieu, la Matiere & l'Idee. Dieu est l'entendement universel: la Matiere, le premier sujet suppose la generation & corruption: l'Idee une substance incorporelle, etant en la pensee & entendement de Dieu: & Dieu, l'entendement du monde. X. Aristote met la forme, la matiere & la privation. Aristote, fils de Nicomaque, natif de Stagire, met pour Principes, la forme la matiere, & la privation: pour Elements, quatre, & pour le cinquieme, le corps celeste etant immuable. XI. Zenon met Dieu & la matiere. Zenon, fils de Mneseas, natif de Citie, pour Principes met Dieu & la matiere, dont l'un est cause active, & l'autre passive, & quatre Elements. CHAPITRE IV. Comment a ete compose le Monde. Le monde compose de figure ronde, & ses principales parties engendrees par rencontres des Atomes, opinion tiree de la philosophie d'Epicure. Le monde donc est venu a etre compose & forme de figure ronde en cette maniere: les Atomes indivisibles ayant un mouvement fortuit & non consulte ni propose, & se mouvant tres legerement, & continuellement, plusieurs corps sont venus a se rencontrer ensemble, differents pour cette cause & de figure & de grandeur, & s'assemblant en un: ceux qui etaient les plus gros & plus pesants devalaient en bas, & ceux qui etaient petits, ronds, polis & labiles, [262] ceux-la a la rencontre des corps furent en pressant repousses & retires contre mont; mais quand la force poussant vint a defaillir, & que l'effort du poussement cessa de les envoyer contre mont, ne pouvant retomber contre-bas, pour ce qu'ils en etaient empeches, par necessite ils etaient contraints de se retirer aux lieux qui les pouvaient recevoir, c'est a savoir ceux qui etaient a l'entour, auxquels grande multitude de corps etaient rebatus a l'environ, & venant en cette repercussions a s'entrelacer les uns dedans les autres ils engendrerent le ciel, & puis d'autres encore de meme nature de diverses formes, comme dit est, etant aussi pousses contre-mont, parfirent la nature des astres: & la multitude des corps rendant exhalaison & vapeur fit l'air, & l'espreignit2, lequel par le mouvement etant converti en vent, comprenant avec soi les etoiles, les trouva contre & lui, & a contregarde jusques aujourd'hui la revolution en rond, qu'ils ont encore au haut du monde. Ainsi des corps qui devalerent au fond, s'engendra la terre, & de ceux qui monterent contre-mont, le ciel, le feu, & l'air, mais a l'entour de la terre, y ayant encore beaucoup de matiere comprise & epaissie par les battements des vents & les haleines des astres, tout ce qui y etait de plus delie & menue figure fut espreint3, & engendra l'element de l'eau, laquelle etant de nature fluide; s'encoula aval vers les lieux creux & bas qui la pouvaient comprendre & contenir: ou bien l'eau d'elle-meme s'arretant creusa & cava les endroits qui etaient dessous elle. Voila comment les principales parties du monde ont ete engendrees. CHAPITRE V. Si tout est un. I. Opinion des Stoiques. Les Philosophes Stoiques ont tenu qu'il n'y avait qu'un monde, lequel ils appelaient Tout, & la substance corporelle. II. Empedocle. Empedocle disait bien qu'il n'y avait qu'un monde, mais ce n'etait pas meme chose que le monde & tout, & que le monde n'etait qu'une petite partie du tout, & que le reste etait une matiere oiseuse4. III. De Platon. Platon prouve la conjecture de son opinion, qu'il n'y ait qu'un monde, & que tout soit un, par trois arguments vraisemblables. Premierement, parce qu'autrement le monde ne serait pas parfait, s'il ne comprenait tout en soi. Secondement, qu'il ne serait pas semblable a son patron, s'il n'etait unique. Tiercement, qu'il ne serait pas incorruptible, s'il y avait quelque chose hors de lui. V. De Plutarque, lequel combat l'opinion de Platon. MAIS il faut dire a l'encontre de Platon, que le monde est parfait, & si ne comprend pas toutes [263] choses: car l'homme est bien parfait, & si ne comprend pas toutes choses. Et puis qu'il y a plusieurs exemplaires tires d'un patron, comme es statues & maisons & es peintures. Et comme il est parfait, si hors de lui quelque chose peut tourner? Incorruptible n'est-il pas ni ne peut etre, attendu qu'il a ete ne. VI. De Metrodore qui tient qu'il y a une infinite de mondes. METRODORE dit, que ce serait chose bien hors de propos que de dire, qu'en un grand champ il ne crut qu'un epis de ble, & qu'autant etrange serait-il qu'en l'infini il n'y eut qu'un monde. Or qu'il y en ait eu multitude infinis, il apert de ce qu'il y a des causes infinies: car si le monde est infini, & que les causes dont il est compose soient infinies, il est force qu'ils soient aussi infinis: car la ou sont toutes les causes, la est-il force que soient aussi les effets. Or sont les causes du monde les Atomes, ou bien les Elements. CHAPITRE VI. D'ou & comment est-ce que les hommes ont eu imagination de Dieu. I. Opinion des Stoiques touchant l'essence de Dieu. Les Philosophes Stoiques definissent ainsi l'essence de Dieu, que c'est un Esprit plein d'intelligence, de nature de feu, qui n'a forme aucune de soi, mais se transforme en tout ce qu'il veut, & se fait semblable a tout. II. Qui a donne aux homme occasion de penser qu'il y eut un Dieu. De la beaute & de la perfection du ciel. De la beaute & de la perfection du ciel. Beau temoignage d'Euripide a ce propos. Si en ont les hommes eu apprehension & apercevance; premierement, la prenant de la beaute des choses qui apparaissent a nos yeux: car il n'y a rien de beau qui ait ete fait a l'aventure ni fortuitement, ains faut qu'il ait ete compose par quelque ingenieuse artificielle nature. Or est le ciel beau, comme il apparait a sa forme, a sa couleur & a sa grandeur & a la variete des astres & etoiles qui se sont disposees en icelui. Et puis il est rond comme une boule, qui est la premiere & plus parfaite de toutes les figures: car elle est seule de toutes qui ressemblent a ses propres parties, & etant rond il a les parties rondes aussi. Voila pourquoi Platon dit que l'entendement, & la raison, qui est la plus divine partie de l'homme a ete logee dedans la tete qui approche la forme ronde: la couleur aussi en est belle, car elle est teinte en bleu, lequel est plus obscur que n'est pas la couleur de pourpre, mais il a une qualite brillante & resplendissante telle, que par la vehemence de sa lueur, il fend un si grand intervalle de l'air, & se fait voir d'une si eloignee distance. Aussi est-il beau pour sa grandeur: car de toutes choses qui sont d'un meme genre, le dehors qui environne & contient le [264] demeurant est toujours le plus beau, comme en l'homme & en l'arbre. Et puis ce qui consomme la beaute du monde sont les images celestes des signes & des etoiles qui nous apparaissent: car le cercle oblique du Zodiaque est embelli de diverses figures; Le Cancre y est, & le Lion apres, La vierge suit, & les Forces de pres, Le Scorpion & l'Archer fuyant viennent, Le Capricorne & le Verseau se tiennent, Les deux Poissons, le Mouton, le Taureau, Les deux Jumeaux font le bout du cerveau. & autres innumerables configurations d'etoiles que Dieu a faites en semblables voutes & rotondites du monde: voila pourquoi Euripide l'appelle Splendeur du ciel estelle qui tout couvre. Du sage ouvrier admirable chef-d'oeuvre. Nous avons donc pris de la imagination de Dieu, que le Soleil, la Lune, & les autres astres, apres avoir fait le cours de leurs revolutions sous la terre, viennent a renaitre tous semblables en couleur, egaux en grandeur, & en memes lieux & en memes temps. III. Trois diverses manieres de servir & adorer les dieux, enseignees entre les Paiens, lesquelles sont puis apres divisees en sept especes. D'ou est derive le mot de Dieu. Toutes ces subdivisions montrent l'aveuglement des pauvres Paiens touchant la vraie connaissance du vrai Dieu. Et pourtant ceux qui nous ont baille la maniere de servir & adorer les dieux, nous l'ont exposee par trois diverses voies, l'une naturelle, la seconde fabuleuse, & la troisieme civile, c'est-a-dire temoignee par les statuts & ordonnances ce chaque cite: & est enseignee la naturelle par les Philosophes, la fabuleuse par les Poetes, la civile & legitime par les us & coutumes de chaque cite. Mais toute cette doctrine & maniere d'enseigner est divisee en sept especes; la premiere est par les apparences de corps celestes que nous apercevons au ciel: car les hommes ont eu apprehension de Dieu par les astres qui nous apparaissent, voyant comme ils sont cause d'un grand accord & grande convenance, & qu'il y a toujours un certain ordre & constance du jour & de la nuit, de l'hiver & de l'ete, du lever & du coucher du Soleil, & puis entre les animaux & les fruits que la terre produit: pourtant ont-ils estime que le ciel en etait le pere, & la terre la mere, d'autant que le ciel verse les ravages des eaux qui tiennent lieu de semences, & la terre les recoit & enfante: & considerant que ces astres faisaient toujours leurs cours, & memement qu'ils etaient cause de ce que nous voyons, pour cela ils ont appele le Soleil & la Lune Theous, c'est-a- dire, dieux, de ce mot Thein, qui signifie courir ou de Theorin, qui signifie contempler. Ils ont puis apres divise les dieux en un second & un tiers degre, c'est a [265] savoir en ceux qui profitent & en ceux qui nuisent, appelant ceux qui profitent Jupiter, Junon, Mercure, Ceres; & ceux qui nuisent, les malins Esprits, les Furies, Mars, lesquels ils abominent & detestent, comme mauvais & violent. En outre, ils ajoutent le quatrieme & cinquieme lieu & degre aux affaires; & aux passions & affections, comme Amour, Venus, Desir; & des affaires, comme Esperance, Justice, bonne Police. Au sixieme lieu sont ceux que les Poetes ont faits, comme Hesiode, voulant donner pere aux dieux engendres, a de lui-meme invente & introduit de tels progeniteurs, Ceus, Creus, Hyperion, Japetus, & pourtant ce genre-la est appele fabuleux. Le septieme lieu est de ceux qui ont ete honores d'honneurs divins, pour les grands biens par eux faits, a la commune vie, encore qu'ils aient ete engendres & nes humainement, comme Hercule, Castor & Polux, Bacchus. Et on dit que ces dieux avaient forme d'hommes, d'autant que la plus noble & plus excellente nature de toutes est celle des dieux, & entre les animaux le plus beau est l'homme, orne de diverses vertus, & le meilleur quant a la constitution & composition de l'entendement. Voila pourquoi on a estime qu'il etait raisonnable que ce qui etait le plus noble ressemblat a ce qui etait le plus beau & meilleur. CHAPITRE VII. Qu'est-ce que Dieu. I. Diagoras & autres tiennent qu'il n'etait point de dieux. Aucun des Philosophes, comme Diogoras Melien, & Theodore Cyrenien, & Evemerus natif de Tegee, ont tenu resolument qu'il n'etait point de dieux. Et quant a Evemerus Cyrenien, Callimacus le donne couvertement a entendre en ses carmes Iambiques, la ou il dit, Allez vous en tous en troupe a l'Eglise, Qui hors les murs de la ville est assise, Ou le vieillard glorieux longtemps a Le Jupiter de bronze composa: C'est ou le traitre ecrit ses mechants livres. ces mechants livres-la etaient ceux ou il discourait qu'il n'y avait point de dieux. II. Euripide tient que pour contenir les hommes sous l'obeissance des lois, on a mis en avant qu'il y avait un Dieu voyant toutes choses. Blasphemes contre la toute-puissance du vrai Dieu. Et Euripide ne s'osa pas decouvrir, d'autant qu'il redoutait le Senat de l'Areopagite; mais neanmoins il montra quelle etait son opinion, par telle maniere, il introduisit Sisyphus, auteur de cette opinion, & puis il favorise lui- meme a sa sentence. Il fut un temps que la vie de l'homme Desordonnee en ses faits ainsi comme Des animaux plus farouches etait, [266] Et qu'en tout lieu le plus fort l'emportait. Puis il dit que cette dissolution fut otee par l'introduction des lois, mais pour ce que la loi pouvait bien reprimer les malefices qui se commettent evidemment, & qu'il y en avait plusieurs qui pechaient neanmoins encore secretement, alors il y eu quelque sage homme, qui pensa en lui-meme qu'il fallait toujours voiler la verite de quelque mensonge, & persuader aux hommes Qu'il est un Dieu vivant vie immortelle, Qui voit & oit, & ressent chose telle. Mais otant, dit-il, toute fiction & toute reverie poetique, avec la raison de Callimaque qui dit, S'il est un vrai Dieu, il est donc impossible, Qu'il ne lui soit de tout faire possible. Or est-il que Dieu ne peut pas tout faire: car s'il est Dieu qu'il fasse que la neige soit noire, & le feu froid, & que ce qui est couche soit debout, & au contraire. Car Platon meme le magnifique parleur, quand il dit que Dieu crea le monde a son moule & patron, sent fort sa rance & moisie simplesse d'antiquite, comme disent les Poetes de l'ancienne comedie: car comment se regardait-il soi- meme pour former ce monde a sa figure? & comment a-t-il fait Dieu rond comme une boule, & plus bas que l'homme? III. Opinion contraire d'Anaxagore & de Platon, touchant la creation & disposition des choses, & par qui elles ont ete faites & rangees. Plutarque dispute au contraire, & veut (sans raison toutefois) renverser la providence divine, melant les disputes, grief montrant l'aveuglement de la sagesse humaine destituee de la parole de Dieu. Subtilites ridicules de l'homme ignorant & vain qui veut disputer de la science & verite, laquelle surmonte son entendement. ANAXAGORE dit que les premiers corps du commencement etaient en repos & ne bougeaient, mais que l'entendement de Dieu les ordonna & arrangea, & fit les generations de toutes choses. Platon au contraire dit, que ces premiers corps la n'etaient point en repos, & qu'ils se mouvaient confusement & sans ordre, mais que Dieu entendant bien que l'ordre vaut beaucoup mieux que la confusion, mit toutes choses par ordre. L'un & l'autre donc en cela ont fait une meme faute commune, qu'ils ont estime, que Dieu eut soin des choses humaines, & qu'il eut fabrique ce monde expressement pour en avoir le soin. Car un animal bienheureux & immortel, accomplis de toutes sortes de biens, sans aucune participation de mal, totalement dedie a retenir & conserver sa beatitude & son immortalite, ne peut avoir soin des affaires des hommes, autrement il serait aussi malheureux comme un manoeuvre, ou comme un macon travaillant a porter de gros fardeaux, & ressuant a la fabrique & gouvernement de ce monde. Davantage, ce Dieu dont ils parlent, il est force ou qu'il ne fut point avant la creation du monde lors que les premiers corps etaient immobiles, ou que ils se mouvaient confusement; ou bien s'il etait, ou il dor [267] mait, ou il ne faisait ni l'une ni l'autre. Or est-il, que ni l'un ni l'autre n'est a confesser: car le premier ne faut-il pas admettre, pour ce que Dieu est eternel: ni le second aussi, pour ce que s'il dormait de toute eternite, il etait mort: car un dormir eternel c'est la mort; & qui plus est, Dieu ne peut etre susceptible de sommeil: car l'immortalite de Dieu, & l'etre prochain de la mort, sont bien eloignes l'un de l'autre. Et si Dieu etait eveille, ou il defaillait aucune chose a sa beatitude, ou il avait felicite toute complete, & ni en l'un ni en l'autre sorte il ne se pouvait dire bien heureux: car s'il lui defaillait quelque chose, il ne se pouvait dire entierement heureux: & s'il ne lui defaillait rien, pour neant s'entremettait-il de vaine entreprise. Et s'il est un Dieu, & que par sa prudence les choses humaine soient gouvernees, comment est-ce que les mechants prosperent en ce monde, & que les bons & honnetes souffrent au contraire? Car Agamemnon, qui etait comme dit le Poete, En armes preux, & prudent en conseil, fut par l'adultere de sa femme paillarde surpris & tue en trahison: & Hercule, qui etait son parent, qui avait repurge la vie humaine de tant de maux qui en troublaient le repos, etant empoisonne par Deianira, fut semblablement occis en trahison. III. Opinions de Thales touchant Dieu. D'Anaximandre. De Democritus. De Pythagore. De Socrate & de Platon. D'Aristote. Des Stoiques. D'Epicure. Thales dit que Dieu est l'ame du monde: Anaximandre, que les astres sont les dieux celestes: Democritus, que Dieu est un entendement de nature du feu, l'ame du monde: Pythagore, que des deux principes l'unite etait Dieu, & le Bien, qui est la nature de l'un & l'entendement: & que le nombre binaire indefini etait le diable, & le mal, a qui appartient toute la multitude materielle & tout ce monde visible: Socrate & Platon, que c'est un unique & simple de nature, ne de soi-meme, & seul & veritablement bon, & tous ces noms la tendent a un entendement: cet entendement est donc Dieu, forme separee a part, c'est-a-dire, qui n'est meme avec matiere quelconque, ni n'est conjoint a chose quelconque passible: Aristote tient, que le Dieu supreme est une forme separee, appuyee sur la rondeur & sphere de l'univers, laquelle est un corps ethere & celeste, qu'il appelle le cinquieme corps: & que tout ce corps celeste etant divise en plusieurs spheres de natures coherentes & separees seulement d'intelligence, il estime chacune de ces spheres-la etre un animal compose de corps & d'ame, desquelles le corps est ethere, se mouvant circulairement, & l'ame raison immobile cause de mouvement, selon l'action, [268] Les Stoiques en general universellement definissent que Dieu est un feu artificiel procedant par ordre a la generation du monde, qui comprend en soi toutes les raisons des semences, desquelles toutes choses fatalement se produisent & viennent a etre: & un esprit qui va & penetre partout le monde changeant de nom & d'appellation par toute la matiere, ou il penetre par transition de l'un en l'autre: & que le monde est Dieu, les etoiles, la terre, & l'entendement supreme qui est au ciel. Epicure tient, que tous les dieux ont forme d'homme, mais qu'ils ne peuvent etre apercus que de la pensee seulement, pour la subtilite de la nature de leur figure: & lui-meme dit, que les autres quatre natures en general sont incorruptibles, a savoir les Atomes, le vide, l'infini, & les similitudes, lesquelles s'appellent semblables parcelles & elements. CHAPITRE VIII. Des demons & demi-dieux. Les demons sont substance spirituelle, & les demi-dieux ames separees du corps. Suivant le traite des dieux, il est convenable de traiter de la nature des demons & des demi-dieux. Thales, Pythagore, Platon & les Stoiques tiennent que les demons sont substances spirituelles, & que les demi-dieux sont ames separees des corps, & qu'il y en a de bons & de mauvais: les bons sont les bonnes ames, & les mauvais les mauvaises. Mais Epicure ne recoit rien de tout cela. CHAPITRE IX. De la Matiere. Matiere est le premier sujet, soumis a generation, corruption & autres changements. Trois opinions sur ce point. La matiere est le premier sujet, soumis a generation & corruption, & a autres mutations. Les sectateurs de Thales & de Pythagore, & les Stoiques, disent que cette matiere est variable, muable, alterable & glissant, tout & partout l'univers. Les disciples de Democrite tiennent, que les premiers Principes sont impassibles, comme les Atomes, le vide & l'incorporel. Aristote & Platon que la matiere corporelle n'a forme, espece, ni figure, ni qualite quelconque quant a sa propriete, mais que quand elle a recu ces formes, elle en est comme la nourrice, le moule, la mere. Ceux qui disent que c'est eau ou terre ou feu, ou air, ne disent plus qu'elle soit sans forme, ains que c'est corps: & ceux qui tiennent que ce sont Atomes indivisibles, la font informe. [269] CHAPITRE X. De l'Idee. Idee est ce qui donne forme & tire en evidence les matieres informes. 1. Opinion. 2. [Aristote] 3. [Stoiques] Idee est la substance du corps, laquelle ne subsiste pas a part elle, mais figure & donne forme aux matieres informes, & est cause de les faire venir en evidence. Socrate & Platon estiment que les Idees soient substances separables, de la matiere, mais bien subsistantes es pensements & imaginations de Dieu, c'est-a-dire, de l'Entendement. Aristote n'a point ote les Idees, autrement dit especes, mais non pas separees de la matiere les patrons de tout ce que Dieu a fait. Les Stoiques, disciples de Zenon, ont dit, que nos pensees etaient des Idees. CHAPITRE XI. Des Causes. Cause est ce dont depend un effet ou pourquoi une chose advient, & quelles elles sont. 1. Opinion [Pythagore & Aristote]. 2. [Les Stoiques] La cause est ce dont depend un effet, ou ce pourquoi quelque chose advient. Platon fait trois genres de causes: car il dit que c'est par quoi, de quoi ou pour quoi: mais il estime que la principale est par quoi, c'est-a-dire la cause efficiente, qui est l'entendement. Pythagore & Aristote tiennent, que les premieres causes sont incorporelles, les autres causes par participation ou par accident sont de substance corporelle, tellement que le monde est corps. Les Stoiques tiennent, que toutes causes sont corporelles, d'autant que ce sont esprits. CHAPITRE XI. Des Corps. Que c'est que corps, & ce qu'ont estime Platon. Aristote. Les Stoiques. Les Epicuriens. Le corps qui est mesurable & divisible en trois sens, longueur, largeur & profondeur: ou, le corps est une masse qui resiste au toucher tant qu'en soi est, ou ce qui occupe lieu. Platon, ce qui n'est ni pesant, ni leger, etant en son propre lieu naturel, mais en lui etranger il a inclinaison premierement & puis apres impulsion a pesanteur ou a legerete. Aristote tient, que la terre est la plus pesante simplement, & plus leger le feu, & l'eau entre deux aucunefois ainsi aucunefois autrement. Les Stoiques, que des quatre elements, il y en deux legers, le feu & l'air: & deux pesants, l'eau & la terre: car leger est ce qui par nature, & non par instigation, part & se meut de son propre milieu; & pesant, ce qui rend a son milieu: mais le milieu meme n'est pas pourtant pesant. Epicure tient, que les corps ne sont pas contenables & que les premiers sont simples, mais que les composes d'iceux ont tous pesanteur: que les Atomes se meuvent les uns a plomb, les autres a cote, & aucun contre-mont, par un poussement & percussion. [270] CHAPITRE XIII. Des moindres Corpuscules. Opinion d'Empedocle & d'Heraclite. Empedocle est d'opinion, que devant les quatre Elements il y a de tres petits fragments, comme Elements devant Elements, de semblable parcelle, tous ronds. Heraclite introduit ne sait quelle sciures ou raclures tres petites, sans aucunes parties indivisibles. CHAPITRE XIV. Des Figures. Figure est la superficie, circonscription & finissement du corps. Figure est la superficie, circonscription & finissement du corps. Les disciples de Pythagore tiennent, que les corps des quatre Elements sont ronds comme boules, & que le plus haut, qui est le feu, est en forme de pyramide. CHAPITRE XV. Des Couleurs. Couleur est qualite visible du corps, & diverses opinions des autres Philosophes. Couleur est qualite visible du corps. Les Pythagoriques appelaient couleur la superficie du corps: Empedocle, ce qui est convenable aux conduits de la vue: Platon une flamme sortant des corps, ayant des parcelles proportionnees a la vue: Zenon le Stoique, que les couleurs sont les premieres figurations de la matiere. Les disciples de Pythagore tiennent, que les genres des couleurs sont le blanc & le noir, le rouge & le jaune, & que la diversite des couleurs, procede de certaine mixtion des Elements, & es animaux, de la difference de leurs moeurs, & de l'air. CHAPITRE XVI. De la coupe des corps. Contrarietes des philosophes touchant la section des corps. Les sectateurs de Thales & de Pythagore, que les corps sont passibles & divisibles jusqu'a l'infini, Democrite & Epicure tiennent, que la section s'arrete aux Atomes indivisibles; & aux petits corps qui n'ont point de parties & que cette division ne passe point outre a l'infini: Aristote dit que potentiellement ils se divisent en infini, mais actuellement, non. CHAPITRE XVII. De la mixtion & temperature. Comment les Elements se melent. Les Anciens tiennent, que ceste melange des Elements se fait par alteration: mais Anaxagore & Democrite di [271] sent que c'est par apposition: Empedocle compose les Elements de plus petites masses, qu'il entend etre les moindres corpuscules &, comme par maniere de dire, Elements des Elements: Platon est d'opinion, que les trois corps (car il ne veut pas que ce soient proprement Elements, ni ne les daigne pas ainsi apeller) soient convertissables les uns es autres, a savoir l'eau, l'air & le feu, mais que la terre ne se peut tourner en pas un d'eux. CHAPITRE XVIII. Du Vide. Epicuriens contraires aux philosophes Ioniques en la dispute du vide. Les philosophes, naturels de l'ecole de Thales, jusques a Platon, ont tous generalement reprouve le Vide. Empedocle ecrit, Le monde n'a rien vide ou superflu: Leucippe, Democrite, Demetrius, Metrodore, Epicure, tiennent, que les Atomes sont infinis en multitude, & le Vide infini en la magnitude: les Stoiques, que dedans le monde il n'y a rien de vide, mais dehors infini: Aristote, qu'il y a hors du monde tant de vide, que le ciel puisse respirer, dautant qu'il est de la nature du feu. CHAPITRE XIX. Du Lieu. Opinion de Platon & d'Aristote. Platon dit que c'est ce qui est susceptible des formes les unes apres les autres, qui etait par translation exprimer la matiere premiere, comme une nourrice qui recoit tout; Aristote, que c'est superficie du contenant, conjoint & touchant au contenu. CHAPITRE XX. De la Place. Subtile distinction des Stoiques & Epicuriens. Les Stoiques et Epicure tiennent, qu'il y a difference entre vide, lieu & place: & que le vide etait solitude des corps: le lieu, ce qui etait occupe du corps: & la place, ce qui est partie occupe, comme il se voit en un tonneau de vin. CHAPITRE XXI. Du Temps. Trois avis touchant le temps. Pythagore dit, que le temps est la sphere du dernier ciel, qui contient tout: Platon l'image mobile de l'eternite, ou l'intervalle du mouvement du monde: Eratosthene, le cours du Soleil. [272] CHAPITRE XXII. De l'essence du Temps. Autres trois avis de l'essence d'icelui. Platon, que l'essence du temps est le mouvement du ciel, plusieurs des Stoiques, que c'est le mouvement meme, & la plus part, que le temps n'a point eu de commencement de generation, Platon qu'il a ete engendre selon l'intelligence & apercevance des hommes. CHAPITRE XXIII. Du mouvement. Diverses opinions du mouvement, toutes condamnees par Heraclite. Pythagore & Platon tiennent, que c'est mouvement & alteration en la matiere: Aristote, que c'est l'actuelle operation de ce qui est mobile: Democrite, qu'il n'y a qu'un genre de mouvement en travers: Epicure deux, l'un a plomb & l'autre a cote: Erophile, qu'il y a un mouvement perceptible a l'entendement, un autre au sens naturel, Heraclite otait toute station & tout repos des choses de ce monde, disant que cela etait propre aux morts: mais que mouvement eternel etait affecte aux substances eternelles; & perissables aux substances corrompables. CHAPITRE XXIV. De la Generation & Corruption. Les disciples de Zenon & Epicure condamnes par les Pythagoriques sur le point de la generation & corruption. Parmenide, Melissos & Zenon otaient toute generation & corruption, dautant qu'ils estimaient l'univers etre immobile: mais Empedocle & Epicure & tous ceux qui tiennent que le monde est compose par un amas de petits corpuscules, admettent bien des assemblements & desassemblements, mais non pas des generations & corruptions, a parler proprement, disant que cela ne se fait pas selon qualite par alteration, mais selon quantite par assemblement. Pythagore & tout ceux qui supposent la matiere passible, tiennent qu'il se fait generation & corruption proprement, dautant qu'ils disent que cela se fait par alteration, mutation & resolution des Elements. CHAPITRE XXV. De la Necessite. Necessite tres forte, embrassant le monde,cause de tout & une avec Destinee, Justice, Providence & Dieu. Thales appelle la Necessite tres forte, comme celle qui tient tout le monde; Pythagore disait que Necessite embrasse le monde; Parmenide & Democrite, que toutes choses se font par Necessite, & que c'est tout un que la Destinee, la Justice, la Providence, l'ouvrier du monde. [273] CHAPITRE XXVI. De l'essence de Necessite. Discorde entre Platon, Empedocle & Democrite sur ce point. Platon refere aucuns des evenements a la Providence, autres a la Necessite: Empedocle, que l'essence de Necessite est la cause idoine a user des Principes & des Elements: Democrite, la resistance, la corruption & la percussion de la matiere: Platon aucunefois, que c'est la matiere, autrefois l'habitude l'agent vers la matiere. CHAPITRE XXVII. De la Destinee. Opinions d'Heraclite. De Platon. Des Stoiques. Heraclite, que toutes choses se font par Destinee, & que c'est la Necessite meme: Platon recoit bien la Necessite es ames & actions des hommes, mais aussi y introduit-il la cause issante5 de nous. Les Stoiques conformement a Platon tiennent, que Necessite est une cause invincible, & qui force tout: & que la Destinee est un entrelacement de telles causes entrelacees de rang, auquel enchainement est aussi comprise la cause procedante de nous, tellement que quelques uns des evenements sont destines, les autres plus que destines. CHAPITRE XXVIII. De la substance de Destinee. Avis d'Heraclite. Platon. Chrysippe. Des Stoiques. De Posidonius. Heraclite, que la substance de destinee est la raison, qui penetre par toute la substance de l'univers, & que c'est un corps celeste, la substance de tout l'univers: Platon, que c'est la raison eternelle, & la loi eternelle de la nature de l'univers: Chrysippe, que c'est une puissance spirituelle, qui par ordre gouverne & administre tout l'univers: & derechef au livre des definitions: La Destinee est la raison du monde, ou bien la loi de toutes les choses qui sont au monde administrees & gouvernees par providence, ou la raison pour laquelle les choses passees ont ete, les presentes sont, & les futures seront. Les Stoiques, que c'est une chaine des causes, c'est-a-dire, un ordre & une connexion, qui ne se peut jamais forcer, ni transgresser. Posidonius, que c'est la troisieme apres Jupiter, pour ce qu'il y a au premier degre Jupiter, au second Nature, au troisieme la destinee. CHAPITRE XXIX. De la Fortune. Definitions differentes de Platon & d'Aristote, & la difference qu'Aristote met entre Fortune & cas d'aventure, ensemble les avis des autres Philosophes touchant la Fortune. Platon, que c'est une cause par accident, & une consequence es choses procedantes du conseil de l'homme, [274] Aristote, que c'est une cause fortuite & accidentelle es choses qui se font de propos delibere a quelque certaine fin, icelle cause non apparente mais cachee. Qu'il difference entre Fortune & cas d'aventure, pour ce que toute Fortune est bien aussi cas d'aventure es affaire & action du monde: mais tout ce qui est cas d'aventure n'est pas quand & quand Fortune, parce qu'il consiste en choses qui sont hors d'action, & que la Fortune est proprement es actions des creatures raisonnables: & cas d'aventure est tant des animaux raisonnables que des irraisonnables, & des corps meme qui n'ont point de vie ni d'ame. Epicure, que c'est une cause qui n'accorde point aux personnes, au temps, ni aux moeurs. Anaxagore & les Stoiques, que c'est une cause inconnue et cachee a la raison humaine, parce qu'aucunes choses, adviennent par necessite, autres par destinee, autres par deliberation propensee, autres par Fortune, & autres par cas d'aventure. CHAPITRE XXX. De la Nature. Nature est mixion & separation des Elements ou generation & corruption. Empedocle tient que la Nature n'est rien, mais qu'il y a mixion et separation des Elements: car il ecrit ainsi en son premier livre de Physique, Je dirai plus, Ce n'est rien que Nature De tous humains, ni n'est la mort obscure, Termes ni fin, mais seule mixion Des Elements & separation, C'est cela seul que Nature on appelle. Anaxagore semblablement, que Nature est assemblement et desassemblement, c'est-a-dire generation et corruption. (SUITE...) ?