DES OPINIONS DES PHILOSOPHES LIVRE QUATRIEME [295] Ayant couru les generales parties du monde, je passerai maintenant aux particulieres. CHAPITRE I. De la montee & debordement du Nil. Opinions diverses de Thales, d'Euthymene, d'Anaxagore. De Democrite, d'Herodote, d'Ephorus, d'Eudoxe. Thales estime que les vents anniversaires, qu'on appelle Etesiens, soufflant directement a l'opposite d'Egypte, font lever les eaux du Nil, pourautant que la mer poussee par ces vents entre dedans la bouche de la riviere, & empeche qu'elle ne s'ecoule & degorge librement etant repoussee contre-mont. Euthymene de Marseille pense que cette riviere s'enfle, & se remplit de l'eau de l'Ocean, & de la grande mer, qui est hors des lettres, laquelle a son avis est douce. Anaxagore dit, que cela vient de la neige de l'Ethiopie, qui se fond en ete, & se gele en hiver. Democrite, que c'est de la neige qui est vers le Septentrion, laquelle se fond & se repand environ le solstice de l'ete, d'autant que des vapeurs s'engendrent les nuees, lesquelles etant poussees par les vents en Ethiopie & en Egypte, vers les parties du Midi, font de grandes & vehementes pluies, desquelles les lacs & la riviere du Nil se remplissent. Herodote l'historien dit, qu'il y a autant d'eau en hiver qu'en ete, partant de ses sources, mais qu'il nous apparait en avoir moins d'hiver, d'autant que le Soleil etant plus pres de l'Egypte en hiver, fait evaporer toutes les eaux. Ephorus l'historiographe ecrit, que toute l'Egypte se resoud & se fond toute, par maniere de dire, a quoi lui contribue encore ses eaux l'Arabie, & la Lybie, dautant que la terre y est legere & sablonneuse. Eudoxe dit, que c'est a cause de la contrariete des saisons, & des grandes pluies, pource que quand il nous est ete, a nous qui sommes habitants dedans la Zone, ou bande de l'ete, alors il est hiver a ceux qui habitent en la bande opposite sous le tropique hivernal, d'ou procede, dit-il, ce grand ravage d'eau. CHAPITRE II. De l'ame. L'Ame se meut soi-meme toujours. Thales a ete le premier qui a defini l'ame, une nature se mouvant toujours, & soi-meme: Pythagore [296] que c'est un nombre se mouvant soi-meme, & ce nombre-la il le prend pour l'entendement: Platon, que c'est une substance spirituelle se mouvant soi-meme, & par nombre harmonique: Aristote, que c'est l'acte premier d'un corps naturel organique, ayant vie en puissance: Dicaearchus, que c'est l'harmonie & concordance des quatre Elements: Asclepiade le medecin, que c'est un exercice commun de tous les sentiments ensemble. CHAPITRE III. Si l'Ame est corps, & qu'elle [sic!] est sa substance. L'Ame est une substance spirituelle; Tous ces Philosophes-la, que nous avons mis ci-devant, supposent que l'ame est incorporelle de sa nature, & que elle se meut elle-meme, que c'est une substance spirituelle, & une action d'un corps naturel, compose de plusieurs organes, ayant vie: mais les sectateurs d'Anaxagore disent, que c'est un esprit ou vent chaud. Democrite que c'est une certaine composition en feu des choses perceptibles par la raison, qui ont leurs formes rondes, & leur puissance de feu, ce qui est corps. Epicure, que c'est un melange & temperature de quatre choses, de ne sais quoi de feu, ne sais quoi d'air, ne sait quoi de vent, & d'une autre quatrieme qui n'a point de nom, qui est a lui la force sensitive. Heraclite, que l'ame du monde est l'evaporation des humeurs, qui sont en lui, & que l'ame des animaux procede tant de l'evaporation des humeurs de dehors, que du dedans & de meme genre. CHAPITRE IV. Des parties de l'Ame. Partie raisonnable & irraisonnable de l'ame, & comment distinguees. Pythagore, Platon, a le prendre a la plus generale division, tiennent que l'ame a deux parties, c'est a savoir la partie raisonnable, & la partie irraisonnable: mais a y regarder de plus pres & plus exactement, elle a trois parties, car ils sous-divisent la partie irraisonnable en la concupiscence & en l'irrascible. Les Stoiques disent, qu'elle est composee de huit parties, cinq des sens naturels, le sixieme, la voix, le septieme, la semence, le huitieme, l'entendement, par lesquelles toutes les autres sont commandees par ces propres instruments; ni plus ni moins que le poulpe se sert de ses branches. Democrite & Epicure mettent deux parties en l'ame, la partie raisonna [297] ble logee en l'estomac, & l'autre eparse par tout le corps: Democrite met, que toutes choses sont participantes de quelque sorte d'ame, jusques aux corps morts, d'autant que manifestement ils sont encore participants de quelque chaleur, & de quelque sentiment, la plus part en etant ja15 eventee. CHAPITRE V. Qu'elle [sic!] est la maitresse, & principale partie de l'Ame, & ou elle est. Siege de l'ame. Platon & Democrite, en toute la tete: Straton, entre les deux sourcils: Erasistrate, en la raie qui enveloppe le cerveau, laquelle il appelle Epicranides: Erophile, dedans le ventricule du cerveau, qui en est le fondement: Parmenide en tout l'estomac. Et Epicure, les Stoiques tous, en tout le coeur, ou bien en l'esprit qui est a l'entour du coeur: Diogene, en la cavite qui est en l'artere du coeur, qui est pleine d'Esprit. Empedocle, en la consistance du sang: les autres, au col du coeur: les autres, en la taie qui est autour du coeur: autres dedans le diaphragme. Aucuns des modernes tiennent qu'elle occupe tout depuis la tete jusqu'a la traverse du diaphragme: Pythagore, que la partie vitale est a l'entour du coeur: la raison & la partie spirituelle en la tete. CHAPITRE VI. Du mouvement de l'Ame. L'Ame est en perpetuel mouvement. Platon, que l'ame est toujours mouvante, & l'entendement immobile quant a mouvement de lieu a autre: Aristote, que l'ame est immobile, encore que ce soit elle qui regisse & meuve tout mouvement, mais bien en est participante par accident, selon que les divers corps se meuvent. CHAPITRE VII. De l'immortalite de l'Ame. L'Ame est immortelle, ce que les Philosophes ont compris obscurement & mal pour la plus part: les autres l'ont ignore & nie. Pythagore, Platon, que l'ame est immortelle: car en sortant du corps elle s'en retourne a l'ame de l'univers qui est de son genre. Les Stoiques, que l'ame sortant du corps, si elle est debile, comme celle des ignorants, demeure avec la consistance du corps: & la plus forte comme est [298] celle des sages & savants, dure jusqu'a l'embrasement. Democrite, Epicure, qu'elle est corruptible, & qu'elle se corrompt quand & le corps. Pythagore, Platon, que la partie raisonnable est incorruptible, pour ce que l'ame n'est pas Dieu, mais bien l'ouvrage de Dieu eternel. Et que la partie [ir]raisonnable16 est corruptible. CHAPITRE VIII. Des sentiments & choses sensibles. Que c'est du sentiment & en combien de sortes il se prend. Les Stoiques definissent ainsi le sentiment: sentiment est la comprehension ou aprehension de l'organe sensible: mais sentiment se prend en plusieurs sortes, car on entend l'habitude, ou la faculte naturelle, ou l'action de sentir, & l'imagination aprehensive: qui se font tous par le moyen de l'organe sensitif, & la huitieme partie meme de l'ame, la principale qui est le discours de la raison, par lequel toutes les autres consistent. Derechef on appelle les instruments sensitifs les esprits intellectuels, qui partant de l'entendement s'etendent jusqu'a tous les organes. Epicure: Le sens, dit-il, est une partie de l'ame, qui est la puissance de sentir, dont procede l'effet du sentiment: tellement qu'il definit le sentiment en deux sortes, la puissance, & l'effet de sentir. Platon definit le sentiment etre une societe du corps & de l'ame, pour les choses exterieures: car la faculte naturelle de sentir est de l'ame, l'organe est du corps, & l'un & l'autre aprehendent les choses exterieures, par le moyen de l'imaginative, qui est en la phantasie. Leucippe, Democrite, tiennent que le sentiment & l'intelligence se font par le moyen des images qui nous viennent de dehors, parce que ni l'un ni l'autre ne se fait sans l'occurence d'une image. CHAPITRE IX. Si les sentiments sont veritables & les imaginations. Les sentiments sont veritables & les imaginations aucunes fausses, autres veritables. Les Stoiques tiennent que les sentiments sont veritables, & que des imaginations aucunes sont fausses, & autres veritables. Epicure, que tout sentiment & toute imagination est veritable, mais quant aux opinions que les unes sont vraies, les autres fausses: & que le sentiment se decoit en une sorte seulement, c'est a savoir quant aux choses intelligibles: mais l'imagination en deux manieres, parce qu'il y a imagination tant des choses sensibles, que des intelligibles. [299] Empedocle, Heraclite que les particuliers sentiments se font selon la proportion des pores, etant l'objet de chaque sens bien dispose. CHAPITRE X. Combien il y a de sentiments. Cinq sentiments auxquels Aristote ajoute le sens commun. Les Stoiques, qu'il y en a cinq proprement, la vue, l'ouie, l'odorement, le gout, l'attouchement. Aristote ne dit pas qu'il y en ait six, mais bien met-il un sens commun qui juge des especes composees, auquel tous les autres sens particuliers rapportent leurs propres imaginations, la ou le passage de l'un a l'autre, comme de la figure au mouvement, se montre. Democrite dit, qu'il y a plus de sentiment es betes brutes, & es dieux, & es sages. CHAPITRE XI. Comment se fait le sentiment & l'intelligence. Comment se fait la memoire. D'ou vient l'experience, & que c'est. Des pensees, & de l'intelligence. Les Stoiques disent, que quand l'homme est engendre, il a la principale partie de l'ame, qui est l'entendement, ni plus ni moins qu'un papier pret a ecrire, dedans lequel il ecrit chacun de ses pensements: & la premiere sorte d'ecriture est par les sentiments, car ceux qui ont senti quelque chose, comme pour exemple, ceux qui ont vu une blancheur, apres qu'elle s'en est allee, ils en retiennent la memoire: & apres qu'ils ont assemble plusieurs memoires semblables, & de meme espece, alors ils disent qu'ils ont experience: car experience n'est autre chose, qu'un amas & multitude de plusieurs semblables especes. Mais quant aux pensees, les unes sont naturelles, qui se font en la maniere que nous avons ja dit auparavant, sans artifice: les autres se font par etude & par doctrine, & celles-ci sont proprement celles qui s'appellent pensees, les autres se nomment anticipations, & la raison de laquelle, & pour laquelle nous sommes nommes raisonnablement, se fait par ces anticipations-la, en la premiere septaine d'ans, & est l'intelligence de la conception de l'entendement de l'animal raisonnable: car l'imagination quand elle vient a donner en l'ame raisonnable, alors elle s'appelle intelligence, ayant pris la denomination de l'entendement. C'est pourquoi ces imaginations ne tombent point es autres animaux: mais les imaginations qui se presentent aux dieux & a nous, celles-la seules sont proprement imaginations, & celles qui se presentent a nous sont imaginations en general [300] & pensements en special: comme des tetons & des ecus a part consideres en soi sont tetons & ecus, mais si vous les baillez pour le louage d'un navire, alors outre ce qu'ils sont deniers, encore sont-ils naulages17. CHAPITRE XII. Quelle difference il y a entre imagination, imaginable, imaginatif, & imagine. Que c'est qu'imagination. Phantasie. Imaginable que c'est. Imaginatif que c'est. imagine que c'est. Chrysippe dit, qu'il y a difference entre ces quatre choses. L'imagination donc est une impression qui se fait en notre ame, qui se montre a soi-meme ce qui l'a imprimee: comme quand par la vue nous contemplons une blancheur, c'est une passion ou affection qui s'engendre par la vue en notre ame, & pouvons dire que la blancheur en est le sujet ou objet qui nous emeut: semblablement aussi par l'odorement & par l'attouchement, & s'appelle cette imagination Phantasie, qui est derivee de ce mot Phaos, lequel signifie clarte. Car ainsi comme la lumiere se montre soi-meme, & tout ce qui est compris en icelle: aussi la phantasie ou imagination se montre soi-meme, & ce qui l'a faite. Imaginable est ce qui fait l'imagination, comme le blanc, le froid, & tout ce qui peut emouvoir l'ame, cela est ce qui s'appelle imaginable. Phantastique ou imaginatif est une attraction en vain, une passion ou affection de l'ame, qui ne provient d'aucun objet imaginable, comme de celui qui escrime a son ombre, & qui mene les mains en vain, car a la vraie imagination & phantasie il y a un sujet qui se nomme imaginable, mais a l'imaginatif ou phantastique il n'y a aucun sujet ni objet. L'imagine ou le phantasme est ce a quoi nous sommes attires d'une attraction vaine, ce qui se fait en ceux qui sont furieux & malades d'humeur melancolique, comme Oreste en la Tragedie d'Euripide, Je te supplie ne pousse contre moi, O Mere, helas! ces femmes que je vois Pleines de sang, & de serpents grouillantes Les voici pres, les voici tressaillantes. Il dit ces paroles etant furieux, & ne voit rien, mais il pense voir seulement: & pourtant Electra lui repond, Demeure cois en ton lit miserable, Tu pense voir ce qui n'est veritable. comme aussi Theoclymenus en Homere. [301] CHAPITRE XIII. De la vue, & comment nous voyons. Quatre diverses opinions sur cette question. Democrite, Epicure, estimaient que la vue se fait par sortie & emission des especes & images: les autres par quelque ejection de rayons, retournant vers notre oeil apres l'occurence de l'objet. Empedocle a mele les images parmi les rayons: appelant cela, les rayons de l'image composee. Hipparque tient, que les rayons lances de l'un & l'autre de nos yeux, venant a embrasser de leurs bouts, ni plus ni moins que par attouchement des mains, l'exteriorite des corps objectes emportent la comprehension a la puissance visive. Platon, que c'est par conjonction de lueur, dautant que par lueur des yeux se repand jusqu'a quelque espace emmi l'air de pareille nature, & la lueur issant18 des corps aussi vient a fendre l'air, qui est entre deux, etant de soi-meme fort liquide & muable avec le feu de la vue: c'est ce qu'on appelle la conjointe lueur & radiation des Platoniques. CHAPITRE XIV. Des apparences des miroirs. Comment sa sale19 que nous voyons dans les miroirs. Empedocle, par les defluxions qui se concreent sur la superficie du miroir, & s'achevent par le feu qui sort du miroir, & transmuent quand & quand l'air qui est au devant, par lequel se meuvent les fluxions: Democrite, Epicure, que les apparences des miroirs se font par l'arret des images lesquelles partent de nous, & se concreent sur le miroir par reversion: les Pythagoriens par reflexion de la vue, parce que la vue s'en va etendre jusques contre le miroir, & etant arretee par l'epaisseur, & rebattue par la polissure de l'objet du miroir, elle s'en retourne en soi-meme, ni plus ni moins que quand nous etendons la main, & puis la ramenons vers l'epaule. On peut se servir & accomoder de toutes ces opinions, quant a la question, Comment nous voyons. CHAPITRE XV. Si les tenebres sont visibles. Il conclut que les tenebres sont visibles Les Stoiques, que les tenebres sont visibles, parce que de la vue il sort quelque lueur qui les enveloppe: & ne ment point la vision, car elle voit certainement & a la verite [302] qu'il y a tenebres. Chrysippe dit que nous voyons par la tension de l'air qui est entre deux, lequel etant poingt par l'esprit visif, qui passe depuis la principale partie de l'ame jusqu'a la prunelle, & apres qu'il a donne dedans l'air prochain, il se tend en forme de Pyramide, quand l'air est de meme nature que lui: car il flue des deux yeux des rais qui sont comme feu, non pas noirs ni nebuleux: & pourtant les tenebres sont visibles. CHAPITRE XVI. De l'OuIe. Comment se forme l'ouie. Empedocle, dit, que l'ouie se fait quand l'esprit vient a donner dedans la concavite de l'oreille tournee en forme de vis, laquelle il dit etre suspendue au dedans de l'oreille, ni plus ni moins qu'une cloche, & battue. Alcmeon tient que nous oyons par le vide qui est au dedans de l'oreille: car il dit, que c'est cela qui resonne quand l'esprit donne dedans, pource que toutes choses vides sonnent: Diogene, que c'est quand l'air qui est dedans la tete vient a etre touche & remue par la voix: Platon & ses sectateurs disent, que l'air de dedans la tete est frappe, & que le rebrisement se fait jusqu'a la partie principale ou est la raison, & ainsi se forme le sentiment de l'ouie. CHAPITRE XVII. De l'Odorement. Comment nous odorons. Alcmeon est d'avis, que la raison, principale partie de l'ame, est dedans le cerveau,& que par icelle nous odorons; en attirant les senteurs par la respiration: Empedocle, que quand & les respirations des poumons, l'odeur se coule aussi dedans. Quand donc la respiration est empechee a cause l'asperite, nous ne sentons point les odeurs, comme ceux qui sont enrhumes. CHAPITRE XVIII. Du gout. Comment se fait le gout. Alcmeon, que par l'humidite & la tiedeur avec la mollesse de la langue, sont distinguees les saveurs: Diogene, par la rarete & la mollesse, pource que les veines du corps se viennent aboutir en elle; & les saveurs se repandent etant tires au sentiment & a la principale partie de l'ame, ni plus ni moins que par une eponge. [303] CHAPITRE XIX. De la Voix. Que c'est que la voix, & comme elle se fait. Platon definit la voix, esprit qui par la bouche est ame nee de la pensee, & un frappement de l'air qui passe a travers les oreilles, le cerveau & le sang, jusqu'a l'ame: & appelle-on aussi abusivement & improprement voix es animaux irraisonnables, & es creatures qui n'ont point d'ame, comme sont les hennissements des chevaux, & les sons, mais proprement il n'y a voix que celle qui est articulee, pource qu'elle declare ce qui est dans la pensee. Epicure tient que la voix est un flux, envoye par les choses qui parlent, ou qui sonnent, ou qui bruient, & que ce flux-la se rompt en plusieurs fragments de meme figure que sont les choses dont elles partent, comme rondes des rondes, & triangles des triangles, & que ces fragments-la venant a tomber dedans les oreilles, se fait le sentiment de la voix: ce qui se voit manifestement es ombres qui s'ecoulent, & es foulons qui soufflent de l'eau contre les draps & habillements. Democrite tient, que l'air meme se rompt en petits fragments de meme figure, c'est a dire, les ronds avec les ronds, & qu'ils coulent avec les fragments de la voix: car, comme dit le proverbe, Aupres du geais toujours le geais se perche, Et le pareil toujours son pareil cherche. car meme sur la greve au rivage de la mer les cailloux de meme & semblable forme se trouvent ensemble, en un endroit ceux qui sont ronds, en l'autre ceux qui semblent longuets: pareillement aussi quand on crible ou qu'on vanne les grains, toujours se rangent ensemble ceux qui sont de meme forme, de maniere que les seves se mettent a part, & a part les poids chiches. Mais on pourrait alleguer contre ceux-la, Comment est-ce que peu de fragments d'esprit & de vent peuvent remplir un theatre capable de dix mille hommes? Les Stoiques disent que l'air n'est point compose de menus fragments, mais qu'il est contenu partout, sans avoir rien de vide, mais quand il est frappe d'un esprit, c'est a dire, d'un vent, il va ondoyant chercher droits infiniment, jusqu'a ce qu'il ait rempli ce qu'il y a d'air a l'environ, ni plus ni moins qu'on voit en un etang ou on a jete une pierre dedans: car l'eau se meut en cercle plat, & l'air se remue en boule ronde. Anaxagore que la voix se fait, le vent venant a frapper contre un air resistant & ferme, retournant le contre-coup jusqu'aux oreilles, qui est la maniere par laquelle se forme aussi le retentissement de la voix, qui s'appelle Echo. [304] CHAPITRE XX. Si la voix n'a point de corps, & comment se forme le retentissement de l'Echo. Quel est le corps de la voix. Comment se fait l'Echo; Pythagore, Platon, Aristote, tiennent qu'elle n'a point de corps, d'autant que ce n'est pas air: mais une forme en l'air & sa superficie par un certain battement: or est-il que toute superficie est sans corps: vrai est qu'elle se meut & se remue avec les corps, mais quant a elle sans point de doute elle n'a aucun corps: comme en une verge qu'on plie, la superficie ne souffre aucune alteration quant a elle, ains est la matiere qui plie. Mais les Stoiques tiennent, que la voix est corps: car tout ce qui opere, & qui fait, est corps: or est-il que la voix fait & opere, car nous l'oyons, & la sentons quand elle nous donne a l'ouie, & s'imprime ni plus ni moins qu'un cachet dedans de la cire. Davantage tout ce qui nous emeut, & qui nous fache est corps: or l'harmonie de la musique nous emeut, & le discord nous fache. Qui plus est tout ce qui se remue est corps: or la voix se remue, & vient donner dedans des lieux lisses & polis, par lesquels elle est renvoyee & rebattue, ainsi qu'on voix d'une balle qu'on jette contre une muraille, tellement que dedans les Pyramides d'Egypte, une voix lachee rend quatre & cinq retentissements. CHAPITRE XXI. D'ou est-ce que l'ame sent, & qu'est-ce que sa principale partie. Le discours de la raison principale partie de l'ame, dont s'ecoulent sept autres parties, qui s'etendent par le reste du corps. Les Stoiques disent, que la partie la plus haute c'est la principale partie & la guide des autres, celle qui fait les imaginations, les consentements, les sentiments, les apetitions, & c'est ce qu'on appelle le discours de la raison. Or d'icelle principale, il y a sept parties qui en sortent, & s'etendent par le reste du corps, ni plus ni moins que les bras d'un poulpe. Desquelles sept parties les sens naturels en font les cinq, comme la vue, l'odorement, l'ouie, le gout, & l'attouchement: desquels la vue est l'esprit, qui tend depuis la raison & principale parties jusques aux yeux: & l'ouie, l'esprit qui tend depuis l'entendement jusques aux oreilles: l'odorement, l'esprit qui passe depuis la raison jusques aux naseaux: le gout, l'esprit partant de la principale partie, & passant jusques a la langue: l'attouchement, esprit prenant [305] depuis la principale partie jusques a la superficie sensible des choses accomodees a l'attouchement: des autres, le sixieme s'appelle la semence, qui est un esprit prenant depuis la principale partie jusques aux genitoires: & le septieme ce que Zenon appelle vocale, que nous disons voix, qui est un esprit qui prend depuis la principale partie jusques au gosier, & a la langue, & autres instruments appropries a la voix: & au reste, la principale partie est logee comme au milieu de son monde, dedans la tete ronde en forme de boule. CHAPITRE XXI. De la respiration. Quand & comment se fait la respiration, & sur ce point diverses opinions. I. d'Empedocle. 2. d'Asclepide. 3. d'Herophile. Quatre mouvements du poumon. Empedocle estime que la premiere respiration du premier animal se fait, quand l'humidite qui est aux petits enfants venant a naitre se retire, & que l'air de dehors vient a lui succeder entrant dedans les vaisseaux entre ouverts: mais puis apres la chaleur naturelle poussant deja au dehors cette aeree pour s'evaporer la respiration se fait: & aussi quand elle se retire derechef au dedans, alors se fait l'inspiration, parce qu'elle donne entree a la substance humide. Au reste, quant a celle respiration qui se fait maintenant, qu'elle se fait quand le sang se meut vers l'exterieure superficie du corps, & par cette fluxion espreint20 & chasse la substance aeree par les narines: & l'inspiration quand il s'en retourne au dedans, y r'entrant l'air quand & quand par les raretes que le sang a laissees vides: & pour le donner a entendre donne l'exemple de la clepsydre ou horologe a eau. Asclepide compose le poumon comme un entonnoir, & suppose que la cause de la respiration soit l'air delie & de subtiles parties qui est dans la poitrine, vers lequel flue & se rue celui de dehors qui est de grosses & epaisses parties, mais il en est derechef repousse, ne pouvant plus la poitrine ni le recevoir, ni etre sans: & demeurant toujours un peu de gros air dedans la poitrine, parce que le tout n'en avait pas ete chasse, celui de dehors se rejette derechef sur celui-la qui est au dedans, pouvant supporter sa pesanteur: & compare cela a des ventouses. au demeurant quant a la volontaire respiration il dit qu'elle se fait parce que les petits trous qui sont dedans la substance du poumon se restreignent, & que le col d'icelui se resserre, car ces choses-la obeissent a notre volonte: Herophile laisse les facultes mouvantes des corps aux nerfs, aux arteres & aux muscles: si dit, qu'il n'y a que le poumon qui naturellement apete le mouvement de dilatation & de contraction, & les autres parties du corps consequemment: & [306] pourtant que c'est action propre au poumon, que de tirer le vent de dehors, duquel etant rempli, la poitrine, qui est tout joignant, fait une autre attraction par une seconde appetition, deviant en soi le vent: puis quand elle en est aussi remplie, n'en pouvant plus attirer, elle refunde21 derechef dans le poumon ce qu'elle en a de trop, par lequel il est rejete au dehors, s'entresecourant ainsi les parties du corps: car quand il se fait dilatation du poumon, contraction se fait de la poitrine, se faisant ainsi la repletion & l'evacuation par mutuelle participation l'un de l'autre, tellement qu'il y a quatre mouvements du poumon. Le premier par lequel il recoit l'air de dehors: le second, par lequel il transfunde22 dedans la poitrine cet air qu'il a attire & recu de dehors: le troisieme, par lequel il recoit derechef en soi celui qui est espreint de la poitrine: & le quatrieme par lequel il renverse dehors encore celui-la qui etait retourne dedans lui. Et de ces mouvements-la il y en a deux qui sont dilatations: l'un qui pousse l'air dehors de tout le corps: l'autre qui le pousse de la poitrine dedans le poumon: & deux contractions, l'une quand la poitrine attire a soi le vent, & l'autre quand le poumon atrait23 l'air en sa concavite: & y en a deux seuls dans la poitrine: l'un de dilatation, quand elle attire: & l'autre de contraction, quand elle le rend. CHAPITRE XXIII. Des passions du corps, & si l'Ame compatit en sentant sa douleur. De la sympathie de l'ame & du corps. Le Stoiques disent que les passions se font es parties dolentes mais les sentiments en la principale partie. Epicure que les passions & les sentiments se font tous deux es parties dolentes parce que la raison & principale partie de l'ame, ce dit-il, est impassible: Straton au contraire, & que les passions & les sentiments se font en la partie principale, & non pas es parties dolentes, parce que la patience se meut en elle aussi bien es choses terribles & douloureuses, comme es timides & magnanimes. (SUITE...) ?